Statistiques du
voyage
- Durée :
15 jours.
- Distance
parcourue
en vélo : 1,304 km.
- dont
distance parcourue sur le
petit plateau et le grand pignon : ~ 600 km.
- dont
distance parcourue en poussant le vélo : ~ 10 km.
- Nombre
de cols hors
catégorie franchis : beaucoup ... et
généralement au moins 3 par jour.
- Pente
moyenne des
routes et chemins : 15 degrés.
- Déclivité
positive
accumulée sur la durée du voyage : ~ +
8,800 m.
- Déclivité
négative
accumulée sur la durée du voyage : ~ -
8,200 m.
- Altitude
du Mont
Everest (à titre indicatif) : + 8,848 m.
- Vitesse moyenne en
montée (sur le vélo) : 5 km/h.
- Vitesse
moyenne en montée
(en poussant le vélo) : 3.6 km/h.
- Vitesse
moyenne en
descente : 60 km/h.
- Vitesse
maximum en
descente : 85 km/h.
- Nombre
de
chutes : 0.
- Etape la plus
laborieuse :
certainement celle qui aurait dû nous mener à
Chaloem Prakiat ... voir le jour
8.
- Etape
la plus
périlleuse : celle qui nous mena à Ban
Mae Sanan au milieu de la tempête …
voir le jour 10.
- Etape
la plus
longue : Ban A Hi => Sangkhom, 166 km en 11h00
… voir le jour 15.
- Nombre de barrages
de l’armée sur la route longeant le Laos : 15.
- Nombre
de barrages
« Songkraniens » : ~ 50,
voir le jour 6.
- Nombre
d’arbres
couchés en travers de la route : 4.
- Nombre de serpents
vivants rencontrés sur la route : 3.
- Nombre
de troupeaux
de vaches : 20.
- Nombre
de buffles :
~ 80.
- Nombre de jours
d’orage : 7.
- Nombre
d’éclairs
tombés à moins de 100 mètres de
nous : 3.
- Nombre
de jours de
grêle : 1.
- Diamètre
moyen du
grêlon thaïlandais : 7 mm.
- Nombre
d’encouragements
et de pouces levés de la part des autochtones :
beaucoup, vraiment
beaucoup ...
- Nombre
de cyclotouristes
rencontrés : 2, Philip et Gunnel, un couple
britannico-suédois à la
retraite.
- Nombre de
crevaisons : 12. *** record ***
- Henri : 6, toutes
à l’avant
et du côté de la jante.
- Moi : 6 également,
4 à l’arrière
et 2 à l’avant.
- Nombre de
problèmes
techniques (hors crevaisons) :
- Henri :
3, le
roulement de roue libre, le roulement de direction ... et
évidemment ce dernier
pignon qui ne voulait jamais passer.
- Moi :
3, un rayon
sur la roue arrière, la manette du dérailleur de
plateau et un fond de jante
capricieux.
- Nombre de nuits
passées chez l’habitant : 4.
- Nombre
de nuits
passées dans un parc national : 3.
- Nombre de soupes
de
nouilles consommées : ~15, dont 5
consécutives. *** record ***
- Nombre
de riz
frits : ~ 20, soit tout de même une moyenne
journalière supérieure à 1 !!
- Nombre
de fois où nous
avons rempli nos bidons avec de l’eau de pluie : ~
10.
Jour 1, Maison
=> Gare de Hualongpong : Le
départ.
5 / 5 km
Jour 2, Chiang Mai
=> Phrao : Le
ton est donné !
115 / 120 km
Nous
arrivons à Chiang Mai vers 8h00 … et force est de
reconnaître que la SNCT est
en net progrès, car notre train n’a
qu’une heure de retard sur l’horaire
prévu.
Nos vélos, quant à eux, semblent avoir bien
voyagé et sont déjà sur le quai,
prêts à partir. Notre premier arrêt de
la journée est la boulangerie qui fut le
point de départ de notre précédent
périple, la désormais inévitable
« Bake
and Bite » bakery … et c’est
donc lestés de plusieurs pains au chocolat,
brownies et autres muffins que nous prenons la route ; il est
maintenant temps
de rentrer dans le vif du sujet et de convertir toutes ces calories en
kilomètres !!
Chiang
Mai n’étant plus hélas ce paisible
petit village de montagne qu’il a pu être il
y a quelques décennies, nous tournons en fait un bon moment
sur les échangeurs
de la ville à la recherche de la route de campagne qui doit
nous mener jusqu’à
Nan. Nous nous attendions à une petite route, le trait sur
la carte n’était pas
bien épais … mais c’est en fin de
compte une 2x4 voies que nous trouvons, une
autoroute des plus impressionnantes qui heureusement passe
progressivement à
2x3 voies, 2x2 voies et enfin 2x1 voies au fil des
kilomètres. Ouf ...
Le
mois d’avril est le mois le plus chaud de
l’année en Thaïlande et nous le
vérifions tout de suite ! Le mois d’avril
est aussi le mois des récoltes
et les paysans s’activent dans les champs. La campagne est en
effervescence.
Les
forêts, quant à elles, brûlent
spontanément sous les rayons dardants du soleil.
Par endroits, la route fait office de coupe-feu dans
l’indifférence la plus
totale. Il fait au moins 70 à 80 degrés juste au
bord de la route au plus près
des flammes ! Ce spectacle de forêts et de montagnes
embrasées se répètera tout
au long de notre voyage, sans que nous ne voyions à aucun
moment la moindre trace
de pompiers, ce qui nous conduira à penser que tout ceci est
bien habituel, si
ce n’est naturel …
Nous
continuons notre route à bon rythme, tout est relativement
plat aujourd’hui, et
tout va bien jusqu’à la première
crevaison d’Henri, enchaînée moins de 10
km
plus loin par la casse d’un rayon sur ma roue
arrière. Ça, c’est tout de
même assez
ennuyeux, surtout le premier jour, et ça n’augure
rien de bon pour la suite.
Nous
tentons de réparer avec mes rayons de rechange ... mais et
bien voilà, ça ne
marche pas cette fois-ci car les rayons que j’ai
emportés sont d’un diamètre
trop gros et ne s’enfilent pas dans les
« écrous » de ma
jante ;
et comme par économie de poids je n’ai pas
emporté les écrous qui m’ont
été
vendus avec les rayons, il va falloir remettre la réparation
à plus tard.
Nous
repartons
donc comme ça, et nous parcourons les 20 km qui nous
séparent de Phrao avec
comme musique d’accompagnement le « tac
tac tac » répétitif de ma
roue voilée qui cogne à chaque tour sur les
patins de frein …
Une
fois arrivés à Phrao, petit village de sa
province, sorte d’équivalent local
d’un sous chef-lieu de canton, nous nous mettons sans
attendre à la recherche
d’un réparateur de vélos. On nous
indique ici et là des réparateurs
occasionnels de bicyclettes, mais les malheureux ne
possèdent hélas en tout et
pour tout qu’une dizaine de vieux vélos
rouillés sur lesquels ils prélèvent
des
pièces de temps en temps.
Nous
ne nous décourageons pas et finalement nous tombons sur LE
réparateur principal
du village, un vieux monsieur que nous avons surnommé
affectueusement Grand
Papy, tant pour l’épaisseur des carreaux de ses
lunettes que pour son dos voûté
et ses trois dents de travers. Donc Grand Papy, il est à
peine mieux outillé
que les autres réparateurs de vélos de Phrao,
mais il a tout de même une clé à
rayon, ce qui est bon signe. Il n’a toutefois pas de rayon de
la bonne taille
mais il a par contre des écrous de gros diamètre,
ce qui fera heureusement l’affaire.
Il retend l’ensemble tant bien que mal et ma roue retrouve un
semblant de forme
circulaire ... c’est magique, merci !!
En
sortant de chez Grand Papy, nous avons déjà plus
de 100 km dans les jambes et
il nous tarde de trouver un toit pour la nuit ... coup de chance ou
coïncidence ?
Il y a justement là au coin de la rue un panneau qui indique
la direction du « Doi
Farang Bungalows ».
Nous
suivons le panneau, nous sortons de la ville, nous nous engageons dans
une
vallée bordée de part et d’autre de
montagnes, le soleil baisse à l’horizon, la
lumière devient jaune orangé, puis rose ...
l’immense calme de l’endroit est
saisissant, le silence est total.
Nous
arrivons finalement à la guesthouse à la
tombée de la nuit, et après avoir
parcouru une dizaine de kilomètres
supplémentaires. Nous sommes fatigués,
certes, mais nous sommes surtout ravis d’avoir
trouvé un endroit où dormir dans
un cadre aussi idyllique ... la vallée de Lanna …
Jour 3, Phrao
=> Wiang Pa
Pao : La
réalité du terrain.
65 / 185 km
Ce
matin, notre objectif est de rejoindre le parc national du Doi Luang,
situé approximativement
à 80 km d’où nous sommes. Nous partons
aussi tôt que possible ... 9h30 … et là
où la carte nous indiquait le prochain village à
37 km, les panneaux, eux, nous
l’annoncent sans vergogne à 65 km !
La
route est déserte, et à
l’évidence il ne s’agit pas
d’un axe de communication majeur
dans la région. Nous rencontrons des pentes de premier
choix, la chaleur est
suffocante et notre progression est bien modeste.
Les
pentes ... même les
vaches ont du mal ... admirez la perspective !!
Les
seuls véhicules que nous croisons sont des pick-ups
bondés de Lannas, la tribu
montagnarde de la région, une lointaine descendante
d’une ethnie chinoise qui a
migré plus au sud voilà plusieurs centaines
d’années, et dont les habits
bariolés sont reconnaissables entre cent. De
véritables arlequins ….
Sur
la route, les forêts de pins dégagent
d’agréables essences et c’est
à un
véritable festival des odeurs que nous sommes
conviés. Si ce n’était le relief,
nous pourrions presque nous croire dans les Landes …
L’air
est inhabituellement sec pour une région tropicale, le
paysage est aride, tout
est grillé par le soleil ou par le feu, et les pentes sont
infernales. Les
premières descentes se font d’ailleurs sur un
rythme très élevé (vitesse maximum
établie à 85 km/h) mais ce ne sera pas sans se
faire quelques belles frayeurs.
Nous ralentirons sagement la cadence par la suite, car le voyage est
encore
long et Nong Khai encore bien loin.
Dans
l’après-midi, nous décidons de
raccourcir l’étape du jour et de stopper
à Wiang
Pa Pao. Ce sera aussi pour nous l’occasion
d’essayer d’acheter quelques rayons
de rechange ... bien que nous ferons chou blanc sur ce dernier point.
Par
contre, nous aurons la surprise de rencontrer l’amicale des
joyeux boulistes de
Wiang Pa Pao au temple du coin, et au moment où nous y
étions, l’équipe des
moines était menée 9 à 5 par les
ouvriers d’un chantier. Il est à noter que
tous autant qu’ils étaient, personne n’a
interrompu la partie lors de la
diffusion radio de l’hymne national, à 18h00
précises. En d’autres endroits de
Thaïlande,
comme à Bangkok, cela serait considéré
comme une grave offense au Roi et à la Nation
... mais Bangkok est bien loin et ici les choses sont manifestement
très
différentes !
Le
Roi de Thaïlande, Bhumibol Adulyadej, également
nommé RAMA IX, célèbrera
d’ailleurs
en juin de cette année les 60 ans de son accession au
trône. C’est le monarque
en exercice qui a le plus long règne à son actif,
et pour avoir brillamment
réussi –ne serait ce que temporairement-
à mettre son milliardaire de premier
ministre au chômage, il a prouvé qu’il
était toujours indispensable à un pays
où la corruption et le manque d’éthique
s’affichent sans honte au grand jour,
tous les jours, et dans l’indifférence
générale.
Jour 4, Wiang Pa
Pao => Parc
National du Doi Luang : Relâche
...
60 / 245 km
Ce
matin nous petit-déjeunons au marché de Wiang Pa
Pao ... nous y trouvons des
fruits, des gâteaux, des beignets, du café ... et
il y a même un 7-eleven au
coin de la rue où nous achetons des yaourts.
Nous
traçons ensuite notre route jusqu’à
Wang Nua, à une vitesse moyenne étonnante
de plus de 30 km/h. Nous arrivons à l’intersection
qui mène jusqu’au Parc
National du Doi Luang, nous bifurquons vers le nord et le
décor change alors
radicalement. Adieu les immenses rizières à perte
de vue et bonjour les petits
champs maraîchers : haricots, tomates,
maïs, piments, etc. Le tout est
bordé de part et d’autre de collines de faible
altitude et l’atmosphère qui
s’en dégage n’est pas sans rappeler la
vallée de Lanna près de Phrao.
Nous
passons l’après-midi à nous baigner
dans les eaux rafraîchissantes de la Nam
Tok Waeng Keaw ... et nous rechargeons nos batteries en
prévision de la suite.
Car la suite, c’est la province de Nan, et ça
commence dans trois jours.
Le
soir venu, nous profitons de ce que le parc est désert et de
ce que la
circulation y est nulle pour établir notre table au beau
milieu de la route.
C’est une réappropriation symbolique
d’un espace trop souvent abandonné aux
automobiles.
Le dîner a ainsi une toute autre saveur : les bruits
de la forêt à gauche,
à droite, devant, derrière ... et ces insectes
qui imitent à la perfection le son
de la scie circulaire ou celui de la tronçonneuse. Et puis
la nuit tombe, les
bruits changent, les étoiles sortent ... et les moustiques
aussi. Il est temps pour
nous d’aller nous coucher !

Réappropriation d’une route
par l’espèce humaine
Jour 5, Parc
National du Doi Luang => Phayao :
Une
journée productive.
87 / 332 km
Nous
partons à la fraîche ce matin, et dès
7h00 nous sommes sur les vélos !
Voilà qui est une vraie performance. La lumière
dans la vallée est celle du
petit matin d’une journée qui s’annonce
brûlante ... qu’on se le dise, et nous
sommes prévenus.
Les
fermiers sont déjà à la tache, ils
récoltent les pommes de maïs à la main
et les
entassent dans de grands sacs multicolores qui sont alignés
au bord de la route.
Nous croisons aussi quelques équipages assez
étonnants, dont une mobylette
chargée de deux chiens (le premier assis aux pieds du
conducteur, le second
debout avec les pattes avant sur le guidon !!) et une autre
mobylette
conduite par un homme de bonne corpulence en petit bustier rose ...
Tout
ceci pour dire que tout de même, dans un endroit aussi calme
et plat que cette
vallée, il est désolant de constater que bustier
rose ou pas, tout le monde se
déplace en mobylette et personne n’utilise le
vélo, même pour parcourir 500 mètres.
Il parait que l’on appelle cela le développement,
le progrès. Oui, peut-être, mais
dans ce cas, la prochaine évolution
génétique à laquelle nous pouvons nous
attendre,
c’est certainement la perte de nos deux jambes au profit
d’une interface siège
compatible Windows ... et il y en a qui vont avoir l’air
malin quand il n’y
aura plus de pétrole ...
Le
vieux
sage ne disait-il pas que « le progrès
aurait dû s‘arrêter quand
l’homme a
inventé la bicyclette » …
pourquoi diable n’a-t-il pas été
entendu ?
ni écouté ? et où tout cela
va-t-il donc nous mener ?
Nous
arrivons ensuite à Wang Nua, nous rejoignons la route
principale et nous
mettons le cap plein est vers Phayao. La route est sinueuse, nous
attaquons de
la petite montagne : ça monte, ça
descend, ça remonte, ça redescend, et au
détour d’un virage, il s’en faut de peu
que nous n’écrasions un serpent qui
traversait la route. Une belle bête de deux mètres
de long au bas mot,
uniformément noire, et qui nous voyant arriver, effectua un
demi-tour des
plus risqués !! Une remarque s’impose, car si une
poule qui change de direction
en traversant la route est commun et anticipable, c’est tout
de même moins fréquent
chez le serpent. Surtout, le temps que les deux mètres de
l’animal passent et
repassent, il s’écoule ce qui semble
être une éternité ... et nos pneus ont
bien failli tâter de l’écaille !
Les
enchaînements
montagneux se succèdent encore pendant une paire
d’heures et les efforts consentis
depuis ce matin commencent à se faire sentir, les organismes
entrent tout
doucement en surchauffe. Nous saisissons donc la première
occasion de nous rafraîchir
qui se présente, sous la forme d’un bain
improvisé dans une chute d’eau. C’est
fou ce que l’on se sent mieux ensuite … et
à midi dix, la meilleure heure, nous
repartons en attaquant LA côte de la journée, la
pièce de choix, sur pas moins
de 5 km …
Midi-dix
... l’heure des
braves ...
Monter
à midi, c’est l’assurance de ne pas
avoir d’ombre, d’avoir chaud, très chaud
même, avec un soleil pile-poil à la
verticale ! Et nous sentons bien le
soleil, il est bien là, aucun doute ; nos dos respectifs
sont en totale ébullition,
il n’y a pas d’air, nous étouffons ...
et nous montons ... montons ... et ça
dure ... ce que ça doit durer, jusqu’à
ce que nous sentions d’abord une petite
brise légère, puis ensuite un petit courant
d’air, et enfin un vent plus sensible
qui tous nous annoncent la même bonne nouvelle ... le haut du
col et par
conséquent la fin de la montée !!
Phayao
se trouve de l’autre côté, il reste 25
km de descente et de plat ... donc autant
dire que la journée est presque finie, d’un point
de vue vélocipédique
s’entend. En arrivant à Phayao, nous
découvrons non sans étonnement que cette
ville est bordée d’un immense lac, ou les joies de
la vraie découverte lorsque
les guides touristiques ne vous disent pas tout à
l’avance, ou plutôt comme
dans ce cas précis, lorsqu’ils ne couvrent pas
l’intégralité des villes d’un
pays !! C’est aussi et surtout ça un
voyage : aller de surprise en
surprise à chaque pas que l’on fait dans
l’inconnu.
Phayao
est une assez grande ville, et c’est notre meilleure chance
de trouver des
rayons de rechange avant le terme de notre voyage …
malgré l’heure avancée de
l’après-midi et malgré le fait que nous
soyons dimanche. Il faut aussi que je
trouve une pile pour mon compteur de vitesse et
éventuellement un couturier
pour réparer ma sacoche de guidon, sacoche qui menace de
rompre chaque jour un
peu plus. Le challenge est lancé !
Nous
demandons à plusieurs personnes de nous renseigner et la
réponse que nous
obtenons le plus souvent est la suivante :
« c’est
fermé ». Réponse
bien commode qui dispense d’avoir à
réfléchir au coeur de la question, à
élaborer une réponse et à fournir les
indications nécessaires pour se rendre à
l’endroit évoqué. Il faut donc
insister, ce qui ne manque pas parfois de
plonger nos interlocuteurs dans un embarras
évident !! Mais le miracle a
bien lieu, et c’est bien un sans faute que nous
réalisons. Tout d’abord, le
premier réparateur de vélos qui nous est
recommandé dispose des exacts mêmes
rayons que ceux que nous recherchons. Nous en achetons 10 !
Ensuite, au
deuxième essai, nous dénichons une pile CR2032
chez un horloger ... pas commun.
Enfin, l’apothéose, au fin fond d’un
petit marché quasi-désert à cette
heure,
nous trouvons -après être passés une
première fois devant lui sans même le voir-
un homme installé contre le mur, entre deux poteaux,
derrière une machine à
coudre, et qui fera un travail remarquable pour réparer le
trou et renforcer
toute la structure de ma sacoche de guidon.
Donc
voilà, c’est l’esprit
dégagé de ces petites tracasseries pratiques que
nous
admirons le soleil se coucher sur le lac de Phayao ...
De
retour à l’hôtel, nous entreposons nos
vélos derrière le comptoir de la
réception, dans le bureau du Manager.
Equipé
que je suis de ma nouvelle pile pour mon compteur de vitesse, je
procède sans
tarder aux usuelles manoeuvres de réglage qui consistent
à mesurer la
circonférence de la roue avant. Pour cela, je fais avec les
moyens du bord et
ce que je trouve dans le bureau, c'est-à-dire un
double-décimètre
« Pokemon »
; j’effectue ensuite plusieurs allers-retours avec mon
vélo pour vérifier ma
mesure, tout un petit manège qui ne manque pas
d’intriguer, un peu plus, les
employés de l’hôtel
déjà peu
habitués à voir débarquer des
étrangers en
vélo.
Dont acte, les étrangers sont bizarres, semblent indiquer
des
visages encore
plus souriants qu’à
l’accoutumée …
Jour 6, Phayao
=> Chiang Kham : Le
début des hostilités.
82 / 414 km
Cette
journée sera calme côté relief, la
route est étonnamment plate, les kilomètres
s’enchaînent à bon rythme et seule la
seconde crevaison d’Henri vient ralentir
notre progression. Nous arrivons à Chiang Kham vers 15h00
pour observer que la
ville est en état de siège Songkranien ...
c’est-à-dire que des points
d’arrosage de tout ce qui passe sur la route sont
installés par adultes et
enfants tous les 100 mètres. Voilà qui promet
…
Songkran
…
Rappels sur
Songkran : Songkran est
aussi appelé le nouvel an bouddhiste, ou
encore le nouvel an thaï. Officiellement ce festival
débute le 13 Avril et
finit le 15, soit trois jours au total, mais il est fréquent
que le festival
dure toute une semaine, surtout en province. Pendant cette
période, tout
s’arrête. Les usines ferment leurs portes, les
chantiers font une pause, les
banques descendent le rideau de fer ... et les écoles, quant
à elles, sont déjà
en vacances depuis au moins deux semaines ! Tout le monde
rentre à la
maison, c’est à dire dans le village dont il est
originaire, loin, très loin de
Bangkok et généralement à au moins
10h00 de bus. Bangkok est à cette période de
l’année une coquille vide ... une cité
fantôme, et la campagne revit !
Ephémère
revanche dans un pays où l’exode rural est une
réalité d’une ampleur que peu
d’autres pays ont connu, connaissent ou connaîtront.
Le festival de
Songkran
s’accompagne de diverses cérémonies
religieuses et processions dans chaque
village. C’est à cette occasion que les images de
Bouddha sont
« baignées » et que
les jeunes témoignent de leur respect aux moines
et aux aînés en leur versant quelques gouttes
d’eau sur les mains. Ça, c’est donc
toute la théorie de Songkran ... mais ce qui est devenu au
fil des années le
fait marquant de cette semaine-là, c’est le
déchaînement aquatico-alcoolique de
tous les sujets de sa majesté du Siam. Le pays se transforme
en l’espace d’une
semaine en un vaste champ de bataille d’eau, tout le monde
s’arrose abondamment
et personne ne passe entre les gouttes, c’est
impossible !
L’ambiance
est généralement
bon enfant, tout le monde est trempé du matin
jusqu’au soir. Bassines et
baquets, seaux et tuyaux d’arrosage constituent alors le
décor le plus commun
du bord des routes thaïlandaises ...

.
Songkran ...
Et
l’alcool s’en mêlant, le
« Sangsom et le Mekong » coulant
à flot (des whiskys locaux à 5 Euros
le litre ...), cela prend rapidement des dimensions tout à
fait déraisonnables,
tant tout le pays perd alors ce sens de la mesure et de la retenue qui
lui est
si cher d’ordinaire. L’espace de jeu le plus commun
étant les routes et
autoroutes, cela donne lieu à bon nombre
d’accidents de la circulation,
généralement impliquant un motard saoul qui a
essayé d’éviter un seau d’eau
et
qui a percuté un camion venant en sens inverse ;
camion dont le chauffeur,
évidemment, était
saoul également !
Une
semaine : 500 morts.
C’est aussi cela le bilan de Songkran ... mais la relation
à la mort étant ce
qu’elle est dans un pays bouddhiste, et en Thaïlande
en particulier, cela n’est
pas du tout de nature à gâcher la fête.
Et puis les plus optimistes feront
remarquer que ce chiffre de 500 victimes constitue une bonne nouvelle
puisque
c’est tout de même une baisse d’un tiers
par rapport à l’année
dernière, donc
« mai pen rai », le leitmotiv
local, qui signifie « ce n’est pas
grave, il n’y a pas de quoi s’en
faire » ...
Jour 7, Chiang
Kham => Ban
Song Kwae: A
plat.
85 / 499 km
A
plat, c’est comme ça que nous
commençons la journée. Au moment de partir, Henri
se rend compte que son vélo est crevé
à l’avant, sa troisième crevaison du
voyage ... faux départ donc !!
Une
fois la réparation accomplie, la matinée se
déroule tranquillement, la route
1148 que nous empruntons est déserte et les petites
montées succèdent aux
petites descentes. Le peu de personnes que nous rencontrons sont issues
des
tribus de la région, majoritairement des Miens
d’origine chinoise :
visages typés, vêtements d’ailleurs et
langage inconnu –pour nous- sont leurs
traits distinctifs.
C’est
dans ce décor que nous prenons notre déjeuner, et
au moment de remonter en
selle, le vélo d’Henri nous offre une nouvelle
fois toute l’étendue de son
désespoir : deuxième crevaison de la
journée, mais comment diable fait-il donc
?
crevaison
numéro 4 pour Henri, la deuxième de la
journée ...
Finalement
nous reprenons la route ... à midi ! Cela
deviendrait presque une
habitude. Le soleil est à son zénith et il cogne
dur. En pareilles
circonstances, et par une sorte de logique rebelle, c’est
toujours à ce moment là
que la route se met à monter, monter, là-haut,
tout en haut, jusqu’en haut de
cette montagne que nous regardons pour le moment de tout en bas.
C’est
tellement haut et nous sommes tellement bas que ça ne parait
même pas possible,
et pourtant ... deux heures plus tard, nous atteignons le sommet.
Nous
y trouvons une sorte de
« resort-hotel », du moins
c’est ce qui est écrit
sur un panonceau, et il nous faut encore monter 100 mètres
sur un chemin couvert
de nids de poule pour y parvenir. Nous arrivons au moment où
un cochon est en
pleine crise existentielle, communiquant à qui veut bien
l’entendre à quel
point il n’est pas ravi de la tournure que sont en train de
prendre les
événements. Deux hommes lui ont lié
les pattes deux à deux et l’ont suspendu
à
un bambou la tête en bas, chacun prenant alors une
extrémité du bambou sur son
épaule … ils partent en direction de la montagne.
Le cri du cochon se dissipera
ensuite graduellement dans le bruit de fond de la vallée,
une magnifique vallée
enchâssée entre deux lignes de montagnes et dont
la platitude du fond est
agrémentée de plusieurs pains de sucre. Le
spectacle est à la hauteur des
efforts consentis plus tôt ...
Nous
rencontrons
dans ce « resort » deux femmes
extrêmement étranges, et pour tout
dire difficiles à décrire. Elles ont toutes les
deux entre 50 et 60 ans, l’une
a des yeux bleus (!!), des cheveux noirs avec 15 bons
centimètres de racines
blanches, et elle est sourde-muette. L’autre a une apparence
plus commune mais
elle ne quitte pas des yeux son crochet ;
lorsqu’elle parle, c’est un
mélange de Thaï et d’autre chose, le tout
frôle l’incompréhensible.
C’est
finalement avec la sourde-muette que nous communiquons le mieux et nous
lui
faisons comprendre que nous souhaitons manger. Elle s’active
alors aux
fourneaux avec une énergie débordante, revenant
parfois vers nous avec des
questions auxquelles nous tentons de répondre gestuellement
... ça ressemble à
une maison de fous ... et le déjeuner arrive : il y
a là un régime de
bananes, une sorte de soupe avec un légume vert qui flotte,
un bouillon gris
avec des morceaux de cartilages couverts de poils et du riz froid.
Hummm ...
génial ... pour ceux qui se souviennent de la fin des
« Bronzés font du
ski », nous en étions à peu
près là, sauf que la situation
n’était pas
désespérée –pas encore- et
le repas ne fut pas arrosé d’un tord-boyaux local
mais plutôt d’une bonne rasade d’eau de
pluie. Bref, nous avons surtout fait
honneur au régime de bananes ...
Nous
reprenons
notre route en direction de la vallée ... et nous
n’avons pas le temps de
faire trois tours de pédales que déjà
la mannette de mon dérailleur de plateau rend
l’âme. Sacrebleu !! Voila qui ne va pas
vraiment être pratique pour les 10
jours de montagnes qui sont encore au programme …
Mon
dérailleur est bloqué sur le petit plateau, mais
avec un T-shirt coincé entre
le cadre et le câble, je peux tout de même passer
le plateau du milieu. Je
ferai donc avec, ou en l’occurrence plutôt sans.
Nous avons bien essayé
d’ouvrir la manette pour voir comment
c’était fait à
l’intérieur et comment
nous pourrions la réparer, mais devant la multitude de
petites pièces et de
ressorts, nous avons vite abandonné. Ah les
ingénieurs de nos jours, ce n’est
plus ce que c’était !!
Nous
repartons, ça descend, nous roulons à 50-60 km/h,
la
route tourne et
vire : petite épingle à gauche, virage
à
droite, virage à gauche, épingle
à droite, l’arrière du vélo
se
déhanche une première fois, nouvelle
épingle
à
gauche, et hop, l’arrière du vélo
glisse cette fois
franchement vers
l’extérieur de la trajectoire et
décroche
brutalement ... c’est ma première
crevaison du voyage !! Solidarité avec Henri
… qui
en retour a décidé de
ne plus passer son grand plateau.
La
jante de ma roue, surchauffée par la descente et les
freinages successifs, est
brûlante. Il faudra attendre quelques minutes avant de
démonter et réparer.
Un champ de
haricots près de
Ban Song Kwae
Avec
toutes ces péripéties, il est 18h00,
c’est à dire la tombée de la nuit,
lorsque
nous arrivons à Ban Song Kwae. Nous nous en doutions un peu,
et on nous le
confirme rapidement, il n’y a ni hôtel ni
guesthouse dans ce village. Par
contre, il est tout à fait possible de dormir au poste de
police, à même le sol,
sur le carrelage. Après la journée que nous
venons de passer, tout de même
assez éprouvante, et avec 85 km dans les jambes, nous avons
un peu de mal à
témoigner d’un véritable enthousiasme
à cette idée. Là-dessus, nous partons
dîner à l’échoppe du coin.
Dix
minutes à peine s’écoulent et le
policier que nous avions rencontré plus tôt
revient vers nous, il connaît une dame qui possède
une maison vide, de l’autre
côté de la rue, et elle veut bien nous la
prêter pour la nuit. Nous ne nous
ferons pas prier ...
C’est
une maison confortable, faites de briques et de bois, et
c’est d’une telle
propreté que l’on pourrait dormir par terre
… d’ailleurs nous dormirons par
terre, car les matelas sont posés sur le plancher. La
chambre dans laquelle
nous nous installons se distingue par une décoration assez
déconcertante :
il y a au moins une dizaine de photos de personnes
différentes accrochées aux
murs, des photos en noir et blanc, des enfants et des adultes, tous
avec une
expression de visage extrêmement
sévère. Cela fera dire à Henri que
nous
dormons dans la pièce des morts et des fantômes,
ce qui remis dans son contexte
en Thaïlande, n’a absolument rien de farfelu ...
Jour 8, Ban Song
Kwae => Pua : Chaloem
Prakiat.
51 / 550 km
Après
une nuit assez agitée (les fantômes et les
âmes errantes !?), nous partons
ce matin avec l’objectif ambitieux de rallier Chaloem
Prakiat, un petit village
frontalier situé à un peu plus de 100 km au
nord-est. Nous sommes aussi
confiants que possible, nous parcourons une paire de
kilomètres tranquillement
sur du terrain plat, nous bifurquons sur la route 1097 en direction de
Chiang
Klang, l’intersection est en épingle, et pour
cause, car la route monte ensuite
tout droit jusqu’en haut de la montagne : 30 km
d’une pure pente, à pic, à
la vitesse maximum de 5 km/h en pédalant et de 3.6 km/h en
poussant. La pente
est tellement forte que nous devons zigzaguer de gauche et de droite
pour créer
de micro épingles artificielles et ainsi réduire
le degré de la pente. Les
cuisses chauffent rapidement, puis elles brûlent ... et il
faut s’arrêter, puis
repartir. C’est ce que nous nommerons les
« non-sustainable slopes »,
ou encore les pentes non durables, en référence
au développement du même nom.
Je crèverai une seconde fois pendant cette
montée, encore à l’arrière,
et
encore du côté de la jante, ce qui
m’amènera à penser que
peut-être,
éventuellement, cela pourrait bien être le fond de
ma jante qui cisaille la
chambre à air ... affaire à suivre …
Nous
parvenons à Chiang Klang vers 14h00. La journée
commence à être bien avancée.
Refroidis que nous sommes par le profil des routes de la
région, nous nous renseignons
auprès des policiers du coin sur le type de route qui
mène jusqu’à Chaloem
Prakiat et sur la distance qui nous en sépare.
L’hilarité de nos
interlocuteurs, les signes vers le haut, vers le bas, vers le haut et
les
« khun, khun, suun khwa ... »
(ça monte, ça monte, bien plus haut
...) anéantissent le peu d’espoir qu’il
nous restait. Après ce que nous venons
de monter, nous voyons très bien à quoi ils font
référence, et Chaloem Prakiat
est encore à au moins 60 km, ce qui nous ferait
immanquablement arriver après
le coucher du soleil. Nous abandonnons l’idée et
obliquons vers le sud, en
direction de Pua, où nous passerons la nuit.
En
tenant compte de la fiabilité affichée par nos
montures jusqu’ici, loin d’être
irréprochables, il est plus sage de ne pas trop pousser
notre chance, et Chaloem
Prakiat sera donc pour une prochaine fois !!
Jour 9, Pua
=> Bamboo Huts:
Des hauts et des bas.
29 / 579 km
Ce
matin, surprise : ça monte ... et ça
monte. Il n’y a pas de descente
intercalée entre chaque montée et finalement
c’est aussi bien ainsi, nous
progressons plus vite, et comme ici les pentes sont d’un
degré durable, tout va
pour le mieux. La route est agréable, le trafic est faible,
et seuls de rares
pick-ups surchargés de vacanciers allant au parc national du
Doi Phuka viennent
troubler la quiétude des lieux. Aujourd’hui, jeudi
13 avril, c’est officiellement
le premier jour du festival de Songkran.
Nous
poursuivons jusqu’à l’intersection qui
mène à la Bamboo Huts guesthouse, et
nous décidons de nous y rendre car il commence à
faire très faim dans nos
estomacs respectifs. Le panneau indique 5 km ... et c’est
presque vrai, puisque
ce n’est qu’à 6 km. Mais ce que le
panneau ne disait pas, c’est qu’en 6 km nous
redescendrions l’équivalent de ce que nous avions
monté depuis notre départ ce matin
... et évidemment, pour repartir de la guesthouse, la seule
route qu’il y ait, c’est
celle que nous venons d’emprunter ! Diantre ... ça
promet pour demain !!
Pourtant
ce n’est pas la première fois que je viens ici,
puisqu’il y a cinq ou six ans
de cela, j’y étais déjà venu
avec mon ami
Fred. Mais il est possible que
l’usage de la mobylette comme moyen de transport à
cette
époque-là ait quelque
peu occulté le relief particulier de l’endroit. On
ne le
dira jamais assez,
mais en vélo on ne passe à
côté de rien, et
surtout pas à côté du relief !
Faire du vélo, c’est aussi l’assurance
de
développer une mémoire sensorielle
particulièrement
fiable et précise à qui ce genre de
« détail »
n’échappe pas
…
Nous
arrivons à la guesthouse, complètement
affamés ... pour constater qu’il n’y a
personne à part deux enfants d’une dizaine
d’années. Les parents sont sortis et
ne rentreront pas avant ce soir. Notre déception est
évidente, et du coup, les
enfants nous proposent de nous laisser nous faire à manger :
la cuisine est
là-bas, il y a des oeufs, du riz collant, de la sauce et il
y a donc de quoi
remplir deux estomacs. Henri
s’attelle aux fourneaux et s’acquitte
magnifiquement de sa tâche …
...
et c’est
repus que nous attaquons une bonne sieste.
La Bamboo Huts guesthouse est à flanc
de montagne. Le versant opposé qui fut jadis (enfin il
n’y a pas si longtemps)
une montagne sauvage, est maintenant brûlé de haut
en bas par pans entiers,
comme si un coup de chalumeau géant avait
été donné ici et là. La
terre est
complètement à nu, il n’y a plus de
trace de végétaux, plus de trace de vie,
tout est marron noir et franchement ce n’est pas beau :
ça s’appelle de la
culture sur brûlis ... et c’est une vision que nous
avons croisée à maintes
reprises depuis notre départ de Chiang Mai.
Hélas, mille fois hélas ...
Petits rappels au
sujet de la culture sur brûlis en climat tropical: En vue de
l’exploitation
agricole, l’homme pratique depuis très longtemps
la politique de la terre
brûlée. Des feux plus ou moins
contrôlés carbonisent la forêt primaire,
mettent
la terre à nu et une fois que les cendres et
l’humus sont lessivés par les
fortes pluies de la région, l’érosion
enlève à son tour, en quelques
décennies,
la couverture fertile épaisse de quelques dizaines de
mètres. Le ruissellement
des pluies sur des pentes dénudées
accroît, à cet endroit, les risques de
sécheresse et, en aval, ceux de glissements de terrain et
d’inondations. Cette
destruction des sols par la déforestation a une
dernière incidence fâcheuse qui
est le largage dans l’atmosphère du gaz carbonique
stocké dans le sol
forestier. Pour l’homme, le sol est définitivement
stérilisé car il faut des
centaines de milliers d’années pour reconstituer
cette couverture. A notre
échelle de temps, les sols ne constituent pas une ressource
renouvelable ... et
lorsque l’on ajoute les effets de la culture sur
brûlis à ceux de la culture
intensive (celle-là même pratiquée en
Europe et en Amérique), c’est
l’équivalent de deux fois la surface de la
Belgique de sols arables qui
disparaissent chaque année ...
Une
fois notre sieste finie, nous partons à pied en direction de
la
rivière,
histoire de vraiment aller jusqu’au fond de la
vallée. Il
doit bien nous rester
encore 100 ou 200 mètres de dénivelé
à
descendre. Le petit chemin qui nous y
mène plonge à pic, se perd au milieu des herbes
folles,
et c’est non sans mal
que nous parvenons jusqu’à la rivière,
qui est
d’ailleurs presque à sec en
cette saison, et déjà partiellement
baignée dans
l’obscurité à cette heure de
la journée. L’endroit est désert,
à
l’exception de deux femmes occupées à
ramasser
des crabes et des bigorneaux.
La
remontée vers la guesthouse est pénible, les
jambes commencent à être lourdes ...
Une
fois n’est pas coutume, ce soir nous ne nous couchons pas
juste après le dîner,
mais nous nous lançons dans un marathon puzzlesque des plus
inattendus ;
Henri sur la « Petite
sirène » et moi-même sur
« Toy’s
story ». 500 pièces chacun, et cela nous
emmène jusqu’à minuit ...
Jour 10, Bamboo
Huts => Ban
Mae Sanan : Une
journée qui en vaut deux.
89 / 668 km
Aujourd’hui
nous projetons de rejoindre Mae Charim, situé à
environ 120 km de Bamboo Huts.
Nous partons donc de bonne heure, vers 7h00. Nous attaquons
à froid par les 6
km tant redoutés ... et la fraîcheur matinale
aidant, ça passe presque
facilement ! Mais nous avons tout de même une surprise de
taille sur cette
portion, puisqu’au bord de la route, au détour
d’un virage, nous découvrons un
buffle dépecé en morceaux et une vingtaine de
bouchers amateurs attelés à la
tache. Les organes de l’animal ont été
méticuleusement séparés et sont
entassés
sur des feuilles de bananier. Quel étrange spectacle que
toute cette bidoche
rouge étalée sur des feuilles d’arbres
dès les premières heures de la journée
…
c’est vraiment un coup à devenir
végétarien !
Nous
rejoignons ensuite la route principale qui va jusqu’au parc
du Doi Phuka, il
nous reste à ce moment-là encore 10 km
d’ascension jusqu’au sommet, suivis de 15 km de
descente jusqu’au village de Bo
Klua où nous prendrons notre premier déjeuner,
celui de 11h00.
Nous
avons pris l’habitude, ou plutôt devrais-je dire ce
sont nos organismes qui ont
pris cette habitude, de prendre deux déjeuners par jour, le
premier vers 11h00
et le second vers 14h00. Manger assez peu mais plus souvent,
réduit le « coup
de mou post-repas » qui accompagne la digestion et
cela permet aussi de
lisser nos besoins énergétiques.
Nous
continuons ensuite en direction de Mae Charim en empruntant la
départementale 1081
sur une vingtaine de kilomètres. La route suit une
rivière et le relief est plaisant.
Nous arrivons alors à une intersection en T : à
droite la route qui figure sur
notre carte, en forte montée, et à gauche une
route inconnue qui part dans une
direction opposée ... mais qui reste à plat. Nous
sommes perplexes, car si
l’évidence nous invite à prendre
à droite, la fatigue, elle, nous invite à
considérer toute alternative qui permettrait de ne pas avoir
à monter. Devant
notre indécision, deux policiers en poste au carrefour
viennent aux nouvelles
et nous indiquent que les deux routes se rejoignent plus loin, que les
deux
vont à Mai Charim (70 km), mais que celle de gauche, non
représentée sur notre
carte –mais qu’à cela ne tienne,
l’un des deux policiers me la dessinera avec
un crayon- est moins pentue et plus facile. Bon, et bien
c’est donc parti pour
la route qui ne figure pas sur la carte ... ce sera le tournant de la
journée
... car il faut toujours se méfier des raccourcis et des
gens qui vous disent
ce que vous voulez entendre !
Nous
parcourons
une quinzaine de kilomètres presque à plat, et
nous nous félicitons de ce choix
judicieux. Les villages que nous traversons sont en pleines
célébrations
Songkraniennes : forte musique, aspergeage multi-directionnel
de liquides
divers ... et l’alcool coule à flot. Ils sont
d’ailleurs nombreux à essayer de
nous faire boire, ce que nous refusons poliment mais fermement. Il
n’y a pas
moyen que nous commencions à boire la moindre goutte de leur
eau de vie, sous
le soleil de midi, en montagne, et alors qu’il nous reste une
soixantaine de
kilomètres à parcourir !!
Les
gens du coin rigolent bien fort quand nous leur disons que nous
prévoyons
dormir à Mae Charim ce soir ... deux heures de mobylette
minimum qu’ils nous
prédisent, et en vélo ce sera
« wanii, bo thung »
(aujourd’hui, vous
n’y arriverez pas). Nous commençons à
douter, et là-dessus je crève une
nouvelle fois, toujours à l’arrière,
toujours ce fond de jante qui justement ne
couvre pas bien le fond de la jante et laisse ainsi
apparaître les trous des
rayons, qui la chaleur aidant, pincent ma chambre à air
jusqu’à la percer. Ce
coup-ci j’en ai marre, je démonte le fond de jante
et je réaligne le tout de
manière à bien cacher tous les trous.
Nous
repartons ... et nous attaquons une portion de
« pentes non durables »,
des côtes difficiles à décrire tant
elles donnent littéralement le vertige.
C’est même à se demander comment la
goudronneuse a pu parvenir
jusqu’ici !! Nous nous arrêtons
fréquemment, parfois nous poussons, notre
progression est franchement pénible et la
probabilité d’arriver à Mae Charim
s’éloigne un peu plus chaque instant. La
circulation est nulle ... et des
arbres couchés en travers de la route attestent que cela
fait bien longtemps
maintenant qu’il n’y a plus eu de
véhicule à quatre roues qui se soit
aventuré jusqu’ici.
Nous
commençons un peu
à regretter d’avoir opté pour le
raccourci ... tout ça pour éviter une
montée
qui, comparée à ce que nous sommes en train de
gravir, ne méritait même pas
l’appellation de
« montée ».
C’est
tout le paradoxe
de ce genre de voyage, car à l’heure de
préparer le parcours et de choisir
notre itinéraire, nous avons volontairement choisi la
montagne et les toutes
petites routes, la beauté du paysage et la
tranquillité, la difficulté aussi …
c’est toujours plus facile de prendre ce genre de
décision lorsque l’on est confortablement
installé dans un canapé … mais quand
quelques semaines plus tard, il faut faire
face à la réalité et aux
conséquences de ces choix, lorsque la montagne dans
toute sa splendeur vous fait face, et bien c’est une autre
histoire, une toute
autre histoire …
Après
15 km de ce calvaire, nous arrivons au village de Ban Luang
où nous prenons
notre second déjeuner. On nous indique que le prochain
village est dans 30 km
et que Mae Charim se situe à au moins 100 km.
C’est à comparer aux 70 km qui nous
avaient été annoncés il y a 30 km de
cela. Donc pour résumer, plus nous avançons
en direction de Mae Charim, plus Mae Charim
s’éloigne. Nous sommes au cœur de la
quatrième dimension sur une route qui n’est
même pas indiquée sur notre carte
...
Nous
poursuivons
notre chemin, toujours fait de montées de
première classe et de descentes du
même acabit. La pente est telle que nous ne pouvons
même pas prendre d’élan dans
les descentes, il nous serait impossible de nous arrêter ou
d’éviter les incessants
obstacles : l’arbre, le buffle, la vache ou le trou
qui sont là, devant,
au détour de chaque épingle. Nous
avançons sur des œufs …
Malgré
le ciel uniformément bleu, nous commençons
à entendre au loin le roulement du
tonnerre. Au début, nous n’y prêtons pas
vraiment attention, cela semble si
loin et si impossible qu’il pleuve. Mais le grondement
s’amplifie minutes après
minutes et de petits nuages blancs apparaissent à
l’horizon. Le tonnerre va
alors crescendo tandis que les nuages
s’épaississent rapidement maintenant,
certains virant graduellement du blanc innocent au gris
menaçant ...

Le nuage par lequel l’orage
est arrivé ...
Le
vent se lève ... les premières gouttes tombent,
éparses ... et nous enveloppons
ce qu’il y a à protéger de la pluie, au
cas où, bien que nous n’y croyions toujours
pas, ce serait notre première averse depuis Chiang Mai.
Quelques
éclairs commencent à zébrer le ciel au
loin, la pluie se fait plus régulière
… nous
sommes trempés, et il fait froid. Nous continuons
malgré tout car de toute
façon il n’y a nulle part où
s’arrêter : pas le moindre
bâtiment, pas le
moindre abri, et le village qui nous a été
indiqué précédemment est encore
à 15
km.
Maintenant
ça y est, il pleut des cordes, le ciel est devenu
uniformément noir, il fait
sombre, le tonnerre s’intensifie et les éclairs se
rapprochent.
Nous
arrivons alors à une intersection en T, avec une route
à gauche et une autre à
droite. Il n’y a pas de panneau. Nous optons pour la droite,
la pluie se déchaîne,
la foudre tombe par trois fois à moins de 100
mètres de nous, devant et
derrière, le tonnerre est assourdissant ; tout
ça commence à être très
très
impressionnant, et nous ne disposons d’aucune solution de
repli. A ce moment-là
une mobylette arrive en sens inverse, qui nous indique que nous allons
à
l’opposé du village de Ban Mae Sanan, car il
fallait tourner à gauche à
l’intersection et non pas à droite. Nous faisons
demi-tour sous des murs d’eau,
le village est encore à 5 km, le vent est
particulièrement violent et il nous faut
lutter pour garder les vélos sur la route. La pluie est si
forte que nos yeux
ne veulent plus rester ouverts, des coulées de boue
traversent la route de part
en part ... et c’est à ce moment là que
la grêle s’invite au déluge …
le
tableau est complet ! Au début, il est difficile de
comprendre ce qu’il se
passe : ça fait mal, on reçoit des
projectiles non identifiés d’on ne sait
où, il y a des boules blanches qui rebondissent sur la
route, mais ce n’est qu’après
qu’une dizaine de grêlons se soient
coincés dans mes tongs, entre mes orteils,
que le froid m’a fait réaliser que
c’était de la glace qui nous tombait
dessus !
De la grêle en Thaïlande, c’est donc
possible ...
Voilà,
maintenant la grêle s’en mêle, et nous
arrivons à une nouvelle intersection en
T : à gauche ou tout droit ? Un petit panneau en
bois indique quelque
chose d’indéchiffrable à 1.5 km sur la
gauche, mais la mobylette des gens qui
doivent aussi se rendre à Ban Mae Sanan me semble avoir
continué tout droit. Dilemme
sous la pluie et la grêle !! Nous continuons tout
droit. La route descend alors
à pic et nos freins, pas totalement
« waterproof » sur ce
coup-là,
commencent à donner de sérieux signes de
faiblesse. Nous arrivons jusqu’à un
pont et la route remonte alors directement dans la montagne. Il faut se
rendre
à l’évidence, ce n’est pas
notre route, nous avons fait le mauvais choix. Nous
faisons donc demi-tour et remontons, péniblement, ce que
nous venons juste de
descendre. Le soleil se couche et, vision du troisième type,
nous apercevons un
cercle rouge aux contours diffus à travers les
traînées de pluie, le ciel devient
tout orange, le décor est ahurissant.
Nous
parvenons
enfin à l’intersection, nous prenons à
droite, la route descend, et après 500 mètres
nous passons devant un panneau qui indique, en anglais,
« Ban Mae Sanan, 1
km ». Mais pourquoi diable ce panneau
n’est-il pas disposé au niveau de
l’intersection !? Bref, nous faisons le dernier
kilomètre en serrant
autant les fesses que les poignées de frein, tant ceux-ci
sont à l’agonie et
proches de la capitulation. La pluie est battante et le soleil est
couché, tout
est sombre lorsque nous déboulons, en état de
choc, sur la place du village de
Ban Mae Sanan.
Des
cris sur la gauche nous indiquent aussitôt que nous pouvons
rejoindre d’autres
personnes déjà abritées sous une
maison sur pilotis. Nous faisons connaissance
et l’on nous propose tout de suite de boire un coup pour nous
réchauffer. Nous
sommes effectivement frigorifiés. Henri
s’enveloppe dans son poncho orange fluo
et je fais de même avec ... mon rideau de douche. La pluie
continue à tomber
dru et le vent ne faiblit pas. L’un et l’autre,
nous tremblons comme des
feuilles, le corps agité de convulsions que nous ne
parvenons pas à maîtriser …
un phénomène réellement
étonnant ! Et il nous faudra une bonne demi-heure
pour regagner notre self-control.
Evidemment,
l’électricité a disjoncté
depuis longtemps dans le village, et tout est noir,
sauf lorsqu’un éclair claque et illumine toute la
vallée pendant une fraction
de seconde. Le spectacle est alors édifiant, il y a de la
boue partout, les
arbres sont pliés en deux et de nombreux détritus
volent à plusieurs mètres de
hauteur …
Nous
trouvons
ensuite refuge chez le marchand de soupes du village, qui habite avec
toute sa
famille, soit une dizaine de personnes, dans une petite maison en bois
partiellement inondée à la suite des
intempéries
… et c’est très
généreusement
qu’il nous propose d’occuper le
rez-de-chaussée pour
la nuit.
Au
moment de nous coucher, lorsque nous nous remémorons les
nombreux événements
qui ont fait de cette journée une journée pas
vraiment comme les autres, il est
difficile de se convaincre que tout a pu tenir sur les seules
dernières 24h00. Ce
matin, nous étions à la Bamboo Huts guesthouse,
il y avait ce malheureux buffle
découpé en morceaux, et ce matin
c’était, nous semble-t-il, il y a une
éternité
… quelle journée ... et la nuit sera douce,
malgré la pluie, malgré le vent, et
malgré tous les bruits de la tempête qui continue
à faire rage dehors …
Jour 11, Ban Mae
Sanam =>
Parc National de Mae Charim : Le
dernier jour de
Songkran.
74 / 742 km
Nous
nous levons de bonne heure ce matin. Toute la maisonnée est
déjà réveillée et
remue en tous sens. Les nombreux enfants prennent place autour de nous
et nous
regardent comme l’on regarderait la
télévision ... c’est
étonnant, presque
intimidant. Deux chiots survitaminés vont et viennent dans
la pièce et font
cabrioles sur cabrioles. Ambiance …
La
pluie a cessé depuis peu, mais tout est encore
mouillé dehors et le plafond
nuageux reste bien bas ... et gris. Nous prenons une paire de soupes en
guise
de petit-déjeuner (après les deux
d’hier soir en guise de dîner) et nous partons
sous la menace de gros nuages.
La route qui
mène au village
de Ban Mae Sanan.
Au
risque de me répéter, dès les premiers
mètres de la journée, ça monte,
ça
descend, ça monte, ça descend et les pentes sont
toujours aussi non durables
que la veille. Le pire, c’est lorsque nous arrivons
à proximité d’un village,
forcément situé au fond d’une
vallée où passe une rivière. Nous
descendons alors
à pic jusqu’au pont, puis nous avons 20
mètres de plat, la longueur du pont, et
aussitôt ensuite nous remontons. Le profil même du
village est en
« V », car les maisons sont
construites le long de la route et non
pas le long de la rivière. Et pour aller d’un bout
à l’autre du village, mieux vaut
avoir de bons mollets.
Dans
cette région plus reculée qu’ailleurs,
nos estomacs s’accommodent très bien de
l’eau de pluie recueillie ici et là par les
autochtones. De toute façon, nous
ne trouvons plus d’eau embouteillée depuis
plusieurs jours.
Les
premières heures de la journée passant et le
soleil montant dans le ciel, les
nuages se dissipent et éloignent la probabilité
d’une prochaine ondée. C’est tant
mieux, car nous ne sommes pas exactement prêt à
ré affronter les affres des éléments
dès ce matin.
Depuis
notre départ de Ban Mae Sanan, la route porte les stigmates
de la tempête d’hier.
Des feuilles, des branches et parfois même des arbres entiers
jonchent la route.
Nous
avançons en direction de Mae Charim et, preuve que nous nous
rapprochons de la
civilisation, les pentes se font plus douces et abandonnent quelques
degrés.
Nous
prenons
notre premier déjeuner de la journée et
enchaînons notre cinquième soupe de
nouilles consécutive, non sans un certain haut-le-coeur.
Nous commençons à
saturer côté soupes, il va falloir trouver du
riz !!
Le
retour à la civilisation s’accompagne aussi
d’un retour des festivités Songkraniennes,
c’est aujourd’hui le dernier jour, et nous nous
attendons à un final musclé ! Nous
tomberons dans plusieurs embuscades dont une, en particulier,
où nous devrons
satisfaire à la tradition locale qui veut que l’on
boive un coup dans chaque
verre qui vous est tendu, quelque soit son contenu, et quelque soit le
nombre
de verres, sans quoi je crois que nous n’aurions jamais pu
récupérer nos vélos.
Imaginez un groupe d’une vingtaine de femmes totalement ivres
... négociation
impossible ... voir la photo ci-dessous à droite.
Sobre ...
... pas sobres ...
…
sobres et pas sobres tous réunis
...