Rose des Vents

    Aventures Bicyclétales ...

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Voyager vers l'inconnu, rencontrer les Hommes, respecter la Terre !!
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Chiang Mai => Nong Khai (via la province de Nan) ...                                   (Avril 2006)

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Fred et Henri en direction de Nan ....

Itinéraire

Relier la ville de Chiang Mai à celle de Nong Khai en suivant au plus près la frontière Laotienne, et donc en traversant la province thaïlandaise de Nan, la province la plus montagneuse et la plus inaccessible du pays.
Le décor est planté …

Carte de la Thailande


Statistiques du voyage
 
Jour 1, Maison => Gare de Hualongpong : Le départ.
5 / 5 km
 
 
Jour 2, Chiang Mai => Phrao : Le ton est donné !
115 / 120 km
 
Nous arrivons à Chiang Mai vers 8h00 … et force est de reconnaître que la SNCT est en net progrès, car notre train n’a qu’une heure de retard sur l’horaire prévu. Nos vélos, quant à eux, semblent avoir bien voyagé et sont déjà sur le quai, prêts à partir. Notre premier arrêt de la journée est la boulangerie qui fut le point de départ de notre précédent périple, la désormais inévitable « Bake and Bite » bakery … et c’est donc lestés de plusieurs pains au chocolat, brownies et autres muffins que nous prenons la route ; il est maintenant temps de rentrer dans le vif du sujet et de convertir toutes ces calories en kilomètres !!

Chiang Mai n’étant plus hélas ce paisible petit village de montagne qu’il a pu être il y a quelques décennies, nous tournons en fait un bon moment sur les échangeurs de la ville à la recherche de la route de campagne qui doit nous mener jusqu’à Nan. Nous nous attendions à une petite route, le trait sur la carte n’était pas bien épais … mais c’est en fin de compte une 2x4 voies que nous trouvons, une autoroute des plus impressionnantes qui heureusement passe progressivement à 2x3 voies, 2x2 voies et enfin 2x1 voies au fil des kilomètres. Ouf ...

Le mois d’avril est le mois le plus chaud de l’année en Thaïlande et nous le vérifions tout de suite ! Le mois d’avril est aussi le mois des récoltes et les paysans s’activent dans les champs. La campagne est en effervescence.
 
Les forêts, quant à elles, brûlent spontanément sous les rayons dardants du soleil. Par endroits, la route fait office de coupe-feu dans l’indifférence la plus totale. Il fait au moins 70 à 80 degrés juste au bord de la route au plus près des flammes ! Ce spectacle de forêts et de montagnes embrasées se répètera tout au long de notre voyage, sans que nous ne voyions à aucun moment la moindre trace de pompiers, ce qui nous conduira à penser que tout ceci est bien habituel, si ce n’est naturel …
 
Nous continuons notre route à bon rythme, tout est relativement plat aujourd’hui, et tout va bien jusqu’à la première crevaison d’Henri, enchaînée moins de 10 km plus loin par la casse d’un rayon sur ma roue arrière. Ça, c’est tout de même assez ennuyeux, surtout le premier jour, et ça n’augure rien de bon pour la suite.
 
Nous tentons de réparer avec mes rayons de rechange ... mais et bien voilà, ça ne marche pas cette fois-ci car les rayons que j’ai emportés sont d’un diamètre trop gros et ne s’enfilent pas dans les « écrous » de ma jante ; et comme par économie de poids je n’ai pas emporté les écrous qui m’ont été vendus avec les rayons, il va falloir remettre la réparation à plus tard.
 
Nous repartons donc comme ça, et nous parcourons les 20 km qui nous séparent de Phrao avec comme musique d’accompagnement le « tac tac tac » répétitif de ma roue voilée qui cogne à chaque tour sur les patins de frein …
 
Une fois arrivés à Phrao, petit village de sa province, sorte d’équivalent local d’un sous chef-lieu de canton, nous nous mettons sans attendre à la recherche d’un réparateur de vélos. On nous indique ici et là des réparateurs occasionnels de bicyclettes, mais les malheureux ne possèdent hélas en tout et pour tout qu’une dizaine de vieux vélos rouillés sur lesquels ils prélèvent des pièces de temps en temps.
 
Nous ne nous décourageons pas et finalement nous tombons sur LE réparateur principal du village, un vieux monsieur que nous avons surnommé affectueusement Grand Papy, tant pour l’épaisseur des carreaux de ses lunettes que pour son dos voûté et ses trois dents de travers. Donc Grand Papy, il est à peine mieux outillé que les autres réparateurs de vélos de Phrao, mais il a tout de même une clé à rayon, ce qui est bon signe. Il n’a toutefois pas de rayon de la bonne taille mais il a par contre des écrous de gros diamètre, ce qui fera heureusement l’affaire. Il retend l’ensemble tant bien que mal et ma roue retrouve un semblant de forme circulaire ... c’est magique, merci !!
 

Reparation

En sortant de chez Grand Papy, nous avons déjà plus de 100 km dans les jambes et il nous tarde de trouver un toit pour la nuit ... coup de chance ou coïncidence ? Il y a justement là au coin de la rue un panneau qui indique la direction du « Doi Farang Bungalows ».
 
Nous suivons le panneau, nous sortons de la ville, nous nous engageons dans une vallée bordée de part et d’autre de montagnes, le soleil baisse à l’horizon, la lumière devient jaune orangé, puis rose ... l’immense calme de l’endroit est saisissant, le silence est total.

Vallee de Lann

Nous arrivons finalement à la guesthouse à la tombée de la nuit, et après avoir parcouru une dizaine de kilomètres supplémentaires. Nous sommes fatigués, certes, mais nous sommes surtout ravis d’avoir trouvé un endroit où dormir dans un cadre aussi idyllique ... la vallée de Lanna …
 

 
Jour 3, Phrao => Wiang Pa Pao : La réalité du terrain.
65 / 185 km
 
Ce matin, notre objectif est de rejoindre le parc national du Doi Luang, situé approximativement à 80 km d’où nous sommes. Nous partons aussi tôt que possible ... 9h30 … et là où la carte nous indiquait le prochain village à 37 km, les panneaux, eux, nous l’annoncent sans vergogne à 65 km !
 
La route est déserte, et à l’évidence il ne s’agit pas d’un axe de communication majeur dans la région. Nous rencontrons des pentes de premier choix, la chaleur est suffocante et notre progression est bien modeste.
 
 Vaches en pente
Les pentes ... même les vaches ont du mal ... admirez la perspective !!
 
Les seuls véhicules que nous croisons sont des pick-ups bondés de Lannas, la tribu montagnarde de la région, une lointaine descendante d’une ethnie chinoise qui a migré plus au sud voilà plusieurs centaines d’années, et dont les habits bariolés sont reconnaissables entre cent. De véritables arlequins ….
 
Sur la route, les forêts de pins dégagent d’agréables essences et c’est à un véritable festival des odeurs que nous sommes conviés. Si ce n’était le relief, nous pourrions presque nous croire dans les Landes …
 
L’air est inhabituellement sec pour une région tropicale, le paysage est aride, tout est grillé par le soleil ou par le feu, et les pentes sont infernales. Les premières descentes se font d’ailleurs sur un rythme très élevé (vitesse maximum établie à 85 km/h) mais ce ne sera pas sans se faire quelques belles frayeurs. Nous ralentirons sagement la cadence par la suite, car le voyage est encore long et Nong Khai encore bien loin.
 
Dans l’après-midi, nous décidons de raccourcir l’étape du jour et de stopper à Wiang Pa Pao. Ce sera aussi pour nous l’occasion d’essayer d’acheter quelques rayons de rechange ... bien que nous ferons chou blanc sur ce dernier point. Par contre, nous aurons la surprise de rencontrer l’amicale des joyeux boulistes de Wiang Pa Pao au temple du coin, et au moment où nous y étions, l’équipe des moines était menée 9 à 5 par les ouvriers d’un chantier. Il est à noter que tous autant qu’ils étaient, personne n’a interrompu la partie lors de la diffusion radio de l’hymne national, à 18h00 précises. En d’autres endroits de Thaïlande, comme à Bangkok, cela serait considéré comme une grave offense au Roi et à la Nation ... mais Bangkok est bien loin et ici les choses sont manifestement très différentes !
 
Le Roi de Thaïlande, Bhumibol Adulyadej, également nommé RAMA IX, célèbrera d’ailleurs en juin de cette année les 60 ans de son accession au trône. C’est le monarque en exercice qui a le plus long règne à son actif, et pour avoir brillamment réussi –ne serait ce que temporairement- à mettre son milliardaire de premier ministre au chômage, il a prouvé qu’il était toujours indispensable à un pays où la corruption et le manque d’éthique s’affichent sans honte au grand jour, tous les jours, et dans l’indifférence générale.
 
 
 
Jour 4, Wiang Pa Pao => Parc National du Doi Luang : Relâche ...
60 / 245 km
 
Ce matin nous petit-déjeunons au marché de Wiang Pa Pao ... nous y trouvons des fruits, des gâteaux, des beignets, du café ... et il y a même un 7-eleven au coin de la rue où nous achetons des yaourts.
 
Nous traçons ensuite notre route jusqu’à Wang Nua, à une vitesse moyenne étonnante de plus de 30 km/h. Nous arrivons à l’intersection qui mène jusqu’au Parc National du Doi Luang, nous bifurquons vers le nord et le décor change alors radicalement. Adieu les immenses rizières à perte de vue et bonjour les petits champs maraîchers : haricots, tomates, maïs, piments, etc. Le tout est bordé de part et d’autre de collines de faible altitude et l’atmosphère qui s’en dégage n’est pas sans rappeler la vallée de Lanna près de Phrao.
 
Nous passons l’après-midi à nous baigner dans les eaux rafraîchissantes de la Nam Tok Waeng Keaw ... et nous rechargeons nos batteries en prévision de la suite. Car la suite, c’est la province de Nan, et ça commence dans trois jours.
 
Le soir venu, nous profitons de ce que le parc est désert et de ce que la circulation y est nulle pour établir notre table au beau milieu de la route. C’est une réappropriation symbolique d’un espace trop souvent abandonné aux automobiles. Le dîner a ainsi une toute autre saveur : les bruits de la forêt à gauche, à droite, devant, derrière ... et ces insectes qui imitent à la perfection le son de la scie circulaire ou celui de la tronçonneuse. Et puis la nuit tombe, les bruits changent, les étoiles sortent ... et les moustiques aussi. Il est temps pour nous d’aller nous coucher !
 
Pique nique
Réappropriation d’une route par l’espèce humaine




Jour 5, Parc National du Doi Luang  => Phayao : Une journée productive.
87 / 332 km
 
Nous partons à la fraîche ce matin, et dès 7h00 nous sommes sur les vélos ! Voilà qui est une vraie performance. La lumière dans la vallée est celle du petit matin d’une journée qui s’annonce brûlante ... qu’on se le dise, et nous sommes prévenus.
  Matin
 
Les fermiers sont déjà à la tache, ils récoltent les pommes de maïs à la main et les entassent dans de grands sacs multicolores qui sont alignés au bord de la route. Nous croisons aussi quelques équipages assez étonnants, dont une mobylette chargée de deux chiens (le premier assis aux pieds du conducteur, le second debout avec les pattes avant sur le guidon !!) et une autre mobylette conduite par un homme de bonne corpulence en petit bustier rose ...
 
Tout ceci pour dire que tout de même, dans un endroit aussi calme et plat que cette vallée, il est désolant de constater que bustier rose ou pas, tout le monde se déplace en mobylette et personne n’utilise le vélo, même pour parcourir 500 mètres. Il parait que l’on appelle cela le développement, le progrès. Oui, peut-être, mais dans ce cas, la prochaine évolution génétique à laquelle nous pouvons nous attendre, c’est certainement la perte de nos deux jambes au profit d’une interface siège compatible Windows ... et il y en a qui vont avoir l’air malin quand il n’y aura plus de pétrole ...
 
Le vieux sage ne disait-il pas que « le progrès aurait dû s‘arrêter quand l’homme a inventé la bicyclette » … pourquoi diable n’a-t-il pas été entendu ? ni écouté ? et où tout cela va-t-il donc nous mener ?
 
Nous arrivons ensuite à Wang Nua, nous rejoignons la route principale et nous mettons le cap plein est vers Phayao. La route est sinueuse, nous attaquons de la petite montagne : ça monte, ça descend, ça remonte, ça redescend, et au détour d’un virage, il s’en faut de peu que nous n’écrasions un serpent qui traversait la route. Une belle bête de deux mètres de long au bas mot, uniformément noire, et qui nous voyant arriver, effectua un demi-tour des plus risqués !! Une remarque s’impose, car si une poule qui change de direction en traversant la route est commun et anticipable, c’est tout de même moins fréquent chez le serpent. Surtout, le temps que les deux mètres de l’animal passent et repassent, il s’écoule ce qui semble être une éternité ... et nos pneus ont bien failli tâter de l’écaille !
 
Les enchaînements montagneux se succèdent encore pendant une paire d’heures et les efforts consentis depuis ce matin commencent à se faire sentir, les organismes entrent tout doucement en surchauffe. Nous saisissons donc la première occasion de nous rafraîchir qui se présente, sous la forme d’un bain improvisé dans une chute d’eau. C’est fou ce que l’on se sent mieux ensuite … et à midi dix, la meilleure heure, nous repartons en attaquant LA côte de la journée, la pièce de choix, sur pas moins de 5 km …
 
 Les fous ...
Midi-dix ... l’heure des braves ...
 
Monter à midi, c’est l’assurance de ne pas avoir d’ombre, d’avoir chaud, très chaud même, avec un soleil pile-poil à la verticale ! Et nous sentons bien le soleil, il est bien là, aucun doute ; nos dos respectifs sont en totale ébullition, il n’y a pas d’air, nous étouffons ... et nous montons ... montons ... et ça dure ... ce que ça doit durer, jusqu’à ce que nous sentions d’abord une petite brise légère, puis ensuite un petit courant d’air, et enfin un vent plus sensible qui tous nous annoncent la même bonne nouvelle ... le haut du col et par conséquent la fin de la montée !!
 
Phayao se trouve de l’autre côté, il reste 25 km de descente et de plat ... donc autant dire que la journée est presque finie, d’un point de vue vélocipédique s’entend. En arrivant à Phayao, nous découvrons non sans étonnement que cette ville est bordée d’un immense lac, ou les joies de la vraie découverte lorsque les guides touristiques ne vous disent pas tout à l’avance, ou plutôt comme dans ce cas précis, lorsqu’ils ne couvrent pas l’intégralité des villes d’un pays !! C’est aussi et surtout ça un voyage : aller de surprise en surprise à chaque pas que l’on fait dans l’inconnu.
 
Phayao est une assez grande ville, et c’est notre meilleure chance de trouver des rayons de rechange avant le terme de notre voyage … malgré l’heure avancée de l’après-midi et malgré le fait que nous soyons dimanche. Il faut aussi que je trouve une pile pour mon compteur de vitesse et éventuellement un couturier pour réparer ma sacoche de guidon, sacoche qui menace de rompre chaque jour un peu plus. Le challenge est lancé !
 
Nous demandons à plusieurs personnes de nous renseigner et la réponse que nous obtenons le plus souvent est la suivante : « c’est fermé ». Réponse bien commode qui dispense d’avoir à réfléchir au coeur de la question, à élaborer une réponse et à fournir les indications nécessaires pour se rendre à l’endroit évoqué. Il faut donc insister, ce qui ne manque pas parfois de plonger nos interlocuteurs dans un embarras évident !! Mais le miracle a bien lieu, et c’est bien un sans faute que nous réalisons. Tout d’abord, le premier réparateur de vélos qui nous est recommandé dispose des exacts mêmes rayons que ceux que nous recherchons. Nous en achetons 10 ! Ensuite, au deuxième essai, nous dénichons une pile CR2032 chez un horloger ... pas commun. Enfin, l’apothéose, au fin fond d’un petit marché quasi-désert à cette heure, nous trouvons -après être passés une première fois devant lui sans même le voir- un homme installé contre le mur, entre deux poteaux, derrière une machine à coudre, et qui fera un travail remarquable pour réparer le trou et renforcer toute la structure de ma sacoche de guidon.
 
Donc voilà, c’est l’esprit dégagé de ces petites tracasseries pratiques que nous admirons le soleil se coucher sur le lac de Phayao ...
  Phayao lake
 
De retour à l’hôtel, nous entreposons nos vélos derrière le comptoir de la réception, dans le bureau du Manager.
 
Equipé que je suis de ma nouvelle pile pour mon compteur de vitesse, je procède sans tarder aux usuelles manoeuvres de réglage qui consistent à mesurer la circonférence de la roue avant. Pour cela, je fais avec les moyens du bord et ce que je trouve dans le bureau, c'est-à-dire un double-décimètre « Pokemon » ; j’effectue ensuite plusieurs allers-retours avec mon vélo pour vérifier ma mesure, tout un petit manège qui ne manque pas d’intriguer, un peu plus, les employés de l’hôtel déjà peu habitués à voir débarquer des étrangers en vélo. Dont acte, les étrangers sont bizarres, semblent indiquer des visages encore plus souriants qu’à l’accoutumée …
 
 

Jour 6, Phayao => Chiang Kham : Le début des hostilités.
82 / 414 km
 
Cette journée sera calme côté relief, la route est étonnamment plate, les kilomètres s’enchaînent à bon rythme et seule la seconde crevaison d’Henri vient ralentir notre progression. Nous arrivons à Chiang Kham vers 15h00 pour observer que la ville est en état de siège Songkranien ... c’est-à-dire que des points d’arrosage de tout ce qui passe sur la route sont installés par adultes et enfants tous les 100 mètres. Voilà qui promet …
 
  Songkran
Songkran …
 
Rappels sur Songkran : Songkran est aussi appelé le nouvel an bouddhiste, ou encore le nouvel an thaï. Officiellement ce festival débute le 13 Avril et finit le 15, soit trois jours au total, mais il est fréquent que le festival dure toute une semaine, surtout en province. Pendant cette période, tout s’arrête. Les usines ferment leurs portes, les chantiers font une pause, les banques descendent le rideau de fer ... et les écoles, quant à elles, sont déjà en vacances depuis au moins deux semaines ! Tout le monde rentre à la maison, c’est à dire dans le village dont il est originaire, loin, très loin de Bangkok et généralement à au moins 10h00 de bus. Bangkok est à cette période de l’année une coquille vide ... une cité fantôme, et la campagne revit ! Ephémère revanche dans un pays où l’exode rural est une réalité d’une ampleur que peu d’autres pays ont connu, connaissent ou connaîtront.
 
Le festival de Songkran s’accompagne de diverses cérémonies religieuses et processions dans chaque village. C’est à cette occasion que les images de Bouddha sont « baignées » et que les jeunes témoignent de leur respect aux moines et aux aînés en leur versant quelques gouttes d’eau sur les mains. Ça, c’est donc toute la théorie de Songkran ... mais ce qui est devenu au fil des années le fait marquant de cette semaine-là, c’est le déchaînement aquatico-alcoolique de tous les sujets de sa majesté du Siam. Le pays se transforme en l’espace d’une semaine en un vaste champ de bataille d’eau, tout le monde s’arrose abondamment et personne ne passe entre les gouttes, c’est impossible !
 
L’ambiance est généralement bon enfant, tout le monde est trempé du matin jusqu’au soir. Bassines et baquets, seaux et tuyaux d’arrosage constituent alors le décor le plus commun du bord des routes thaïlandaises ...
 
 Songkran   songkran
.
  Songkran
Songkran ...
 
 
Et l’alcool s’en mêlant, le « Sangsom et le Mekong » coulant à flot (des whiskys locaux à 5 Euros le litre ...), cela prend rapidement des dimensions tout à fait déraisonnables, tant tout le pays perd alors ce sens de la mesure et de la retenue qui lui est si cher d’ordinaire. L’espace de jeu le plus commun étant les routes et autoroutes, cela donne lieu à bon nombre d’accidents de la circulation, généralement impliquant un motard saoul qui a essayé d’éviter un seau d’eau et qui a percuté un camion venant en sens inverse ; camion dont le chauffeur, évidemment, était saoul également !
 
Une semaine : 500 morts. C’est aussi cela le bilan de Songkran ... mais la relation à la mort étant ce qu’elle est dans un pays bouddhiste, et en Thaïlande en particulier, cela n’est pas du tout de nature à gâcher la fête. Et puis les plus optimistes feront remarquer que ce chiffre de 500 victimes constitue une bonne nouvelle puisque c’est tout de même une baisse d’un tiers par rapport à l’année dernière, donc « mai pen rai », le leitmotiv local, qui signifie « ce n’est pas grave, il n’y a pas de quoi s’en faire » ...
 
 
 
Jour 7, Chiang Kham => Ban Song Kwae: A plat.
85 / 499 km
 
A plat, c’est comme ça que nous commençons la journée. Au moment de partir, Henri se rend compte que son vélo est crevé à l’avant, sa troisième crevaison du voyage ... faux départ donc !!
 
Une fois la réparation accomplie, la matinée se déroule tranquillement, la route 1148 que nous empruntons est déserte et les petites montées succèdent aux petites descentes. Le peu de personnes que nous rencontrons sont issues des tribus de la région, majoritairement des Miens d’origine chinoise : visages typés, vêtements d’ailleurs et langage inconnu –pour nous- sont leurs traits distinctifs.
C’est dans ce décor que nous prenons notre déjeuner, et au moment de remonter en selle, le vélo d’Henri nous offre une nouvelle fois toute l’étendue de son désespoir : deuxième crevaison de la journée, mais comment diable fait-il donc ?
 
          Henri a plat   crevaison numéro 4 pour Henri, la deuxième de la journée ...
 
Finalement nous reprenons la route ... à midi ! Cela deviendrait presque une habitude. Le soleil est à son zénith et il cogne dur. En pareilles circonstances, et par une sorte de logique rebelle, c’est toujours à ce moment là que la route se met à monter, monter, là-haut, tout en haut, jusqu’en haut de cette montagne que nous regardons pour le moment de tout en bas. C’est tellement haut et nous sommes tellement bas que ça ne parait même pas possible, et pourtant ... deux heures plus tard, nous atteignons le sommet.
 
Nous y trouvons une sorte de « resort-hotel », du moins c’est ce qui est écrit sur un panonceau, et il nous faut encore monter 100 mètres sur un chemin couvert de nids de poule pour y parvenir. Nous arrivons au moment où un cochon est en pleine crise existentielle, communiquant à qui veut bien l’entendre à quel point il n’est pas ravi de la tournure que sont en train de prendre les événements. Deux hommes lui ont lié les pattes deux à deux et l’ont suspendu à un bambou la tête en bas, chacun prenant alors une extrémité du bambou sur son épaule … ils partent en direction de la montagne. Le cri du cochon se dissipera ensuite graduellement dans le bruit de fond de la vallée, une magnifique vallée enchâssée entre deux lignes de montagnes et dont la platitude du fond est agrémentée de plusieurs pains de sucre. Le spectacle est à la hauteur des efforts consentis plus tôt ...
 
Nous rencontrons dans ce « resort » deux femmes extrêmement étranges, et pour tout dire difficiles à décrire. Elles ont toutes les deux entre 50 et 60 ans, l’une a des yeux bleus (!!), des cheveux noirs avec 15 bons centimètres de racines blanches, et elle est sourde-muette. L’autre a une apparence plus commune mais elle ne quitte pas des yeux son crochet ; lorsqu’elle parle, c’est un mélange de Thaï et d’autre chose, le tout frôle l’incompréhensible. C’est finalement avec la sourde-muette que nous communiquons le mieux et nous lui faisons comprendre que nous souhaitons manger. Elle s’active alors aux fourneaux avec une énergie débordante, revenant parfois vers nous avec des questions auxquelles nous tentons de répondre gestuellement ... ça ressemble à une maison de fous ... et le déjeuner arrive : il y a là un régime de bananes, une sorte de soupe avec un légume vert qui flotte, un bouillon gris avec des morceaux de cartilages couverts de poils et du riz froid. Hummm ... génial ... pour ceux qui se souviennent de la fin des « Bronzés font du ski », nous en étions à peu près là, sauf que la situation n’était pas désespérée –pas encore- et le repas ne fut pas arrosé d’un tord-boyaux local mais plutôt d’une bonne rasade d’eau de pluie. Bref, nous avons surtout fait honneur au régime de bananes ...
 
Nous reprenons notre route en direction de la vallée ... et nous n’avons pas le temps de faire trois tours de pédales que déjà la mannette de mon dérailleur de plateau rend l’âme. Sacrebleu !! Voila qui ne va pas vraiment être pratique pour les 10 jours de montagnes qui sont encore au programme …
 
Mon dérailleur est bloqué sur le petit plateau, mais avec un T-shirt coincé entre le cadre et le câble, je peux tout de même passer le plateau du milieu. Je ferai donc avec, ou en l’occurrence plutôt sans. Nous avons bien essayé d’ouvrir la manette pour voir comment c’était fait à l’intérieur et comment nous pourrions la réparer, mais devant la multitude de petites pièces et de ressorts, nous avons vite abandonné. Ah les ingénieurs de nos jours, ce n’est plus ce que c’était !!

Derailleur

Nous repartons, ça descend, nous roulons à 50-60 km/h, la route tourne et vire : petite épingle à gauche, virage à droite, virage à gauche, épingle à droite, l’arrière du vélo se déhanche une première fois, nouvelle épingle à gauche, et hop, l’arrière du vélo glisse cette fois franchement vers l’extérieur de la trajectoire et décroche brutalement ... c’est ma première crevaison du voyage !! Solidarité avec Henri … qui en retour a décidé de ne plus passer son grand plateau.

  Fred a plat
 
La jante de ma roue, surchauffée par la descente et les freinages successifs, est brûlante. Il faudra attendre quelques minutes avant de démonter et réparer.
 
Champ de haricots 
Un champ de haricots près de Ban Song Kwae
 
 
Avec toutes ces péripéties, il est 18h00, c’est à dire la tombée de la nuit, lorsque nous arrivons à Ban Song Kwae. Nous nous en doutions un peu, et on nous le confirme rapidement, il n’y a ni hôtel ni guesthouse dans ce village. Par contre, il est tout à fait possible de dormir au poste de police, à même le sol, sur le carrelage. Après la journée que nous venons de passer, tout de même assez éprouvante, et avec 85 km dans les jambes, nous avons un peu de mal à témoigner d’un véritable enthousiasme à cette idée. Là-dessus, nous partons dîner à l’échoppe du coin.
 
Dix minutes à peine s’écoulent et le policier que nous avions rencontré plus tôt revient vers nous, il connaît une dame qui possède une maison vide, de l’autre côté de la rue, et elle veut bien nous la prêter pour la nuit. Nous ne nous ferons pas prier ...
 
C’est une maison confortable, faites de briques et de bois, et c’est d’une telle propreté que l’on pourrait dormir par terre … d’ailleurs nous dormirons par terre, car les matelas sont posés sur le plancher. La chambre dans laquelle nous nous installons se distingue par une décoration assez déconcertante : il y a au moins une dizaine de photos de personnes différentes accrochées aux murs, des photos en noir et blanc, des enfants et des adultes, tous avec une expression de visage extrêmement sévère. Cela fera dire à Henri que nous dormons dans la pièce des morts et des fantômes, ce qui remis dans son contexte en Thaïlande, n’a absolument rien de farfelu ...


 
Jour 8, Ban Song Kwae => Pua : Chaloem Prakiat.
51 / 550 km
 
Après une nuit assez agitée (les fantômes et les âmes errantes !?), nous partons ce matin avec l’objectif ambitieux de rallier Chaloem Prakiat, un petit village frontalier situé à un peu plus de 100 km au nord-est. Nous sommes aussi confiants que possible, nous parcourons une paire de kilomètres tranquillement sur du terrain plat, nous bifurquons sur la route 1097 en direction de Chiang Klang, l’intersection est en épingle, et pour cause, car la route monte ensuite tout droit jusqu’en haut de la montagne : 30 km d’une pure pente, à pic, à la vitesse maximum de 5 km/h en pédalant et de 3.6 km/h en poussant. La pente est tellement forte que nous devons zigzaguer de gauche et de droite pour créer de micro épingles artificielles et ainsi réduire le degré de la pente. Les cuisses chauffent rapidement, puis elles brûlent ... et il faut s’arrêter, puis repartir. C’est ce que nous nommerons les « non-sustainable slopes », ou encore les pentes non durables, en référence au développement du même nom. Je crèverai une seconde fois pendant cette montée, encore à l’arrière, et encore du côté de la jante, ce qui m’amènera à penser que peut-être, éventuellement, cela pourrait bien être le fond de ma jante qui cisaille la chambre à air ... affaire à suivre …
   
Nous parvenons à Chiang Klang vers 14h00. La journée commence à être bien avancée. Refroidis que nous sommes par le profil des routes de la région, nous nous renseignons auprès des policiers du coin sur le type de route qui mène jusqu’à Chaloem Prakiat et sur la distance qui nous en sépare. L’hilarité de nos interlocuteurs, les signes vers le haut, vers le bas, vers le haut et les « khun, khun, suun khwa ... » (ça monte, ça monte, bien plus haut ...) anéantissent le peu d’espoir qu’il nous restait. Après ce que nous venons de monter, nous voyons très bien à quoi ils font référence, et Chaloem Prakiat est encore à au moins 60 km, ce qui nous ferait immanquablement arriver après le coucher du soleil. Nous abandonnons l’idée et obliquons vers le sud, en direction de Pua, où nous passerons la nuit.
 
En tenant compte de la fiabilité affichée par nos montures jusqu’ici, loin d’être irréprochables, il est plus sage de ne pas trop pousser notre chance, et Chaloem Prakiat sera donc pour une prochaine fois !!
 
 

Jour 9, Pua => Bamboo Huts: Des hauts et des bas.
29 / 579 km
 
Ce matin, surprise : ça monte ... et ça monte. Il n’y a pas de descente intercalée entre chaque montée et finalement c’est aussi bien ainsi, nous progressons plus vite, et comme ici les pentes sont d’un degré durable, tout va pour le mieux. La route est agréable, le trafic est faible, et seuls de rares pick-ups surchargés de vacanciers allant au parc national du Doi Phuka viennent troubler la quiétude des lieux. Aujourd’hui, jeudi 13 avril, c’est officiellement le premier jour du festival de Songkran.
 
  Ca monte
 
Nous poursuivons jusqu’à l’intersection qui mène à la Bamboo Huts guesthouse, et nous décidons de nous y rendre car il commence à faire très faim dans nos estomacs respectifs. Le panneau indique 5 km ... et c’est presque vrai, puisque ce n’est qu’à 6 km. Mais ce que le panneau ne disait pas, c’est qu’en 6 km nous redescendrions l’équivalent de ce que nous avions monté depuis notre départ ce matin ... et évidemment, pour repartir de la guesthouse, la seule route qu’il y ait, c’est celle que nous venons d’emprunter ! Diantre ... ça promet pour demain !!
 
Pourtant ce n’est pas la première fois que je viens ici, puisqu’il y a cinq ou six ans de cela, j’y étais déjà venu avec mon ami Fred. Mais il est possible que l’usage de la mobylette comme moyen de transport à cette époque-là ait quelque peu occulté le relief particulier de l’endroit. On ne le dira jamais assez, mais en vélo on ne passe à côté de rien, et surtout pas à côté du relief ! Faire du vélo, c’est aussi l’assurance de développer une mémoire sensorielle particulièrement fiable et précise à qui ce genre de « détail » n’échappe pas …
 
Nous arrivons à la guesthouse, complètement affamés ... pour constater qu’il n’y a personne à part deux enfants d’une dizaine d’années. Les parents sont sortis et ne rentreront pas avant ce soir. Notre déception est évidente, et du coup, les enfants nous proposent de nous laisser nous faire à manger : la cuisine est là-bas, il y a des oeufs, du riz collant, de la sauce et il y a donc de quoi remplir deux estomacs. Henri s’attelle aux fourneaux et s’acquitte magnifiquement de sa tâche …
Henri cuisine

... et c’est repus que nous attaquons une bonne sieste.

La Bamboo Huts guesthouse est à flanc de montagne. Le versant opposé qui fut jadis (enfin il n’y a pas si longtemps) une montagne sauvage, est maintenant brûlé de haut en bas par pans entiers, comme si un coup de chalumeau géant avait été donné ici et là. La terre est complètement à nu, il n’y a plus de trace de végétaux, plus de trace de vie, tout est marron noir et franchement ce n’est pas beau : ça s’appelle de la culture sur brûlis ... et c’est une vision que nous avons croisée à maintes reprises depuis notre départ de Chiang Mai. Hélas, mille fois hélas ...


Culture sur brulis
 
Petits rappels au sujet de la culture sur brûlis en climat tropical: En vue de l’exploitation agricole, l’homme pratique depuis très longtemps la politique de la terre brûlée. Des feux plus ou moins contrôlés carbonisent la forêt primaire, mettent la terre à nu et une fois que les cendres et l’humus sont lessivés par les fortes pluies de la région, l’érosion enlève à son tour, en quelques décennies, la couverture fertile épaisse de quelques dizaines de mètres. Le ruissellement des pluies sur des pentes dénudées accroît, à cet endroit, les risques de sécheresse et, en aval, ceux de glissements de terrain et d’inondations. Cette destruction des sols par la déforestation a une dernière incidence fâcheuse qui est le largage dans l’atmosphère du gaz carbonique stocké dans le sol forestier. Pour l’homme, le sol est définitivement stérilisé car il faut des centaines de milliers d’années pour reconstituer cette couverture. A notre échelle de temps, les sols ne constituent pas une ressource renouvelable ... et lorsque l’on ajoute les effets de la culture sur brûlis à ceux de la culture intensive (celle-là même pratiquée en Europe et en Amérique), c’est l’équivalent de deux fois la surface de la Belgique de sols arables qui disparaissent chaque année ...
 
Une fois notre sieste finie, nous partons à pied en direction de la rivière, histoire de vraiment aller jusqu’au fond de la vallée. Il doit bien nous rester encore 100 ou 200 mètres de dénivelé à descendre. Le petit chemin qui nous y mène plonge à pic, se perd au milieu des herbes folles, et c’est non sans mal que nous parvenons jusqu’à la rivière, qui est d’ailleurs presque à sec en cette saison, et déjà partiellement baignée dans l’obscurité à cette heure de la journée. L’endroit est désert, à l’exception de deux femmes occupées à ramasser des crabes et des bigorneaux.
 
La remontée vers la guesthouse est pénible, les jambes commencent à être lourdes ...
 
Une fois n’est pas coutume, ce soir nous ne nous couchons pas juste après le dîner, mais nous nous lançons dans un marathon puzzlesque des plus inattendus ; Henri sur la « Petite sirène » et moi-même sur « Toy’s story ». 500 pièces chacun, et cela nous emmène jusqu’à minuit ...
 


Jour 10, Bamboo Huts => Ban Mae Sanan : Une journée qui en vaut deux.
89 / 668 km
 
Aujourd’hui nous projetons de rejoindre Mae Charim, situé à environ 120 km de Bamboo Huts. Nous partons donc de bonne heure, vers 7h00. Nous attaquons à froid par les 6 km tant redoutés ... et la fraîcheur matinale aidant, ça passe presque facilement ! Mais nous avons tout de même une surprise de taille sur cette portion, puisqu’au bord de la route, au détour d’un virage, nous découvrons un buffle dépecé en morceaux et une vingtaine de bouchers amateurs attelés à la tache. Les organes de l’animal ont été méticuleusement séparés et sont entassés sur des feuilles de bananier. Quel étrange spectacle que toute cette bidoche rouge étalée sur des feuilles d’arbres dès les premières heures de la journée … c’est vraiment un coup à devenir végétarien !
 
Buffle
 
Nous rejoignons ensuite la route principale qui va jusqu’au parc du Doi Phuka, il nous reste à ce moment-là encore  10 km d’ascension jusqu’au sommet, suivis de 15 km de descente jusqu’au village de Bo Klua où nous prendrons notre premier déjeuner, celui de 11h00.
 
Nous avons pris l’habitude, ou plutôt devrais-je dire ce sont nos organismes qui ont pris cette habitude, de prendre deux déjeuners par jour, le premier vers 11h00 et le second vers 14h00. Manger assez peu mais plus souvent, réduit le « coup de mou post-repas » qui accompagne la digestion et cela permet aussi de lisser nos besoins énergétiques.
 
Nous continuons ensuite en direction de Mae Charim en empruntant la départementale 1081 sur une vingtaine de kilomètres. La route suit une rivière et le relief est plaisant. Nous arrivons alors à une intersection en T : à droite la route qui figure sur notre carte, en forte montée, et à gauche une route inconnue qui part dans une direction opposée ... mais qui reste à plat. Nous sommes perplexes, car si l’évidence nous invite à prendre à droite, la fatigue, elle, nous invite à considérer toute alternative qui permettrait de ne pas avoir à monter. Devant notre indécision, deux policiers en poste au carrefour viennent aux nouvelles et nous indiquent que les deux routes se rejoignent plus loin, que les deux vont à Mai Charim (70 km), mais que celle de gauche, non représentée sur notre carte –mais qu’à cela ne tienne, l’un des deux policiers me la dessinera avec un crayon- est moins pentue et plus facile. Bon, et bien c’est donc parti pour la route qui ne figure pas sur la carte ... ce sera le tournant de la journée ... car il faut toujours se méfier des raccourcis et des gens qui vous disent ce que vous voulez entendre !
 
Nous parcourons une quinzaine de kilomètres presque à plat, et nous nous félicitons de ce choix judicieux. Les villages que nous traversons sont en pleines célébrations Songkraniennes : forte musique, aspergeage multi-directionnel de liquides divers ... et l’alcool coule à flot. Ils sont d’ailleurs nombreux à essayer de nous faire boire, ce que nous refusons poliment mais fermement. Il n’y a pas moyen que nous commencions à boire la moindre goutte de leur eau de vie, sous le soleil de midi, en montagne, et alors qu’il nous reste une soixantaine de kilomètres à parcourir !!
 
Les gens du coin rigolent bien fort quand nous leur disons que nous prévoyons dormir à Mae Charim ce soir ... deux heures de mobylette minimum qu’ils nous prédisent, et en vélo ce sera « wanii, bo thung » (aujourd’hui, vous n’y arriverez pas). Nous commençons à douter, et là-dessus je crève une nouvelle fois, toujours à l’arrière, toujours ce fond de jante qui justement ne couvre pas bien le fond de la jante et laisse ainsi apparaître les trous des rayons, qui la chaleur aidant, pincent ma chambre à air jusqu’à la percer. Ce coup-ci j’en ai marre, je démonte le fond de jante et je réaligne le tout de manière à bien cacher tous les trous.
 
Nous repartons ... et nous attaquons une portion de « pentes non durables », des côtes difficiles à décrire tant elles donnent littéralement le vertige. C’est même à se demander comment la goudronneuse a pu parvenir jusqu’ici !! Nous nous arrêtons fréquemment, parfois nous poussons, notre progression est franchement pénible et la probabilité d’arriver à Mae Charim s’éloigne un peu plus chaque instant. La circulation est nulle ... et des arbres couchés en travers de la route attestent que cela fait bien longtemps maintenant qu’il n’y a plus eu de véhicule à quatre roues qui se soit aventuré jusqu’ici.
 
  Arbre au milieu de la route
 
Nous commençons un peu à regretter d’avoir opté pour le raccourci ... tout ça pour éviter une montée qui, comparée à ce que nous sommes en train de gravir, ne méritait même pas l’appellation de « montée ».
 
C’est tout le paradoxe de ce genre de voyage, car à l’heure de préparer le parcours et de choisir notre itinéraire, nous avons volontairement choisi la montagne et les toutes petites routes, la beauté du paysage et la tranquillité, la difficulté aussi … c’est toujours plus facile de prendre ce genre de décision lorsque l’on est confortablement installé dans un canapé … mais quand quelques semaines plus tard, il faut faire face à la réalité et aux conséquences de ces choix, lorsque la montagne dans toute sa splendeur vous fait face, et bien c’est une autre histoire, une toute autre histoire …
 
Après 15 km de ce calvaire, nous arrivons au village de Ban Luang où nous prenons notre second déjeuner. On nous indique que le prochain village est dans 30 km et que Mae Charim se situe à au moins 100 km. C’est à comparer aux 70 km qui nous avaient été annoncés il y a 30 km de cela. Donc pour résumer, plus nous avançons en direction de Mae Charim, plus Mae Charim s’éloigne. Nous sommes au cœur de la quatrième dimension sur une route qui n’est même pas indiquée sur notre carte ...
 
Nous poursuivons notre chemin, toujours fait de montées de première classe et de descentes du même acabit. La pente est telle que nous ne pouvons même pas prendre d’élan dans les descentes, il nous serait impossible de nous arrêter ou d’éviter les incessants obstacles : l’arbre, le buffle, la vache ou le trou qui sont là, devant, au détour de chaque épingle. Nous avançons sur des œufs …
 
Malgré le ciel uniformément bleu, nous commençons à entendre au loin le roulement du tonnerre. Au début, nous n’y prêtons pas vraiment attention, cela semble si loin et si impossible qu’il pleuve. Mais le grondement s’amplifie minutes après minutes et de petits nuages blancs apparaissent à l’horizon. Le tonnerre va alors crescendo tandis que les nuages s’épaississent rapidement maintenant, certains virant graduellement du blanc innocent au gris menaçant ...
 
Nuage
Le nuage par lequel l’orage est arrivé ...

 
Le vent se lève ... les premières gouttes tombent, éparses ... et nous enveloppons ce qu’il y a à protéger de la pluie, au cas où, bien que nous n’y croyions toujours pas, ce serait notre première averse depuis Chiang Mai.
 
Quelques éclairs commencent à zébrer le ciel au loin, la pluie se fait plus régulière … nous sommes trempés, et il fait froid. Nous continuons malgré tout car de toute façon il n’y a nulle part où s’arrêter : pas le moindre bâtiment, pas le moindre abri, et le village qui nous a été indiqué précédemment est encore à 15 km.
 
Maintenant ça y est, il pleut des cordes, le ciel est devenu uniformément noir, il fait sombre, le tonnerre s’intensifie et les éclairs se rapprochent.
 
Nous arrivons alors à une intersection en T, avec une route à gauche et une autre à droite. Il n’y a pas de panneau. Nous optons pour la droite, la pluie se déchaîne, la foudre tombe par trois fois à moins de 100 mètres de nous, devant et derrière, le tonnerre est assourdissant ; tout ça commence à être très très impressionnant, et nous ne disposons d’aucune solution de repli. A ce moment-là une mobylette arrive en sens inverse, qui nous indique que nous allons à l’opposé du village de Ban Mae Sanan, car il fallait tourner à gauche à l’intersection et non pas à droite. Nous faisons demi-tour sous des murs d’eau, le village est encore à 5 km, le vent est particulièrement violent et il nous faut lutter pour garder les vélos sur la route. La pluie est si forte que nos yeux ne veulent plus rester ouverts, des coulées de boue traversent la route de part en part ... et c’est à ce moment là que la grêle s’invite au déluge … le tableau est complet ! Au début, il est difficile de comprendre ce qu’il se passe : ça fait mal, on reçoit des projectiles non identifiés d’on ne sait où, il y a des boules blanches qui rebondissent sur la route, mais ce n’est qu’après qu’une dizaine de grêlons se soient coincés dans mes tongs, entre mes orteils, que le froid m’a fait réaliser que c’était de la glace qui nous tombait dessus ! De la grêle en Thaïlande, c’est donc possible ...
 
Voilà, maintenant la grêle s’en mêle, et nous arrivons à une nouvelle intersection en T : à gauche ou tout droit ? Un petit panneau en bois indique quelque chose d’indéchiffrable à 1.5 km sur la gauche, mais la mobylette des gens qui doivent aussi se rendre à Ban Mae Sanan me semble avoir continué tout droit. Dilemme sous la pluie et la grêle !! Nous continuons tout droit. La route descend alors à pic et nos freins, pas totalement « waterproof » sur ce coup-là, commencent à donner de sérieux signes de faiblesse. Nous arrivons jusqu’à un pont et la route remonte alors directement dans la montagne. Il faut se rendre à l’évidence, ce n’est pas notre route, nous avons fait le mauvais choix. Nous faisons donc demi-tour et remontons, péniblement, ce que nous venons juste de descendre. Le soleil se couche et, vision du troisième type, nous apercevons un cercle rouge aux contours diffus à travers les traînées de pluie, le ciel devient tout orange, le décor est ahurissant.
 
Nous parvenons enfin à l’intersection, nous prenons à droite, la route descend, et après 500 mètres nous passons devant un panneau qui indique, en anglais, « Ban Mae Sanan, 1 km ». Mais pourquoi diable ce panneau n’est-il pas disposé au niveau de l’intersection !? Bref, nous faisons le dernier kilomètre en serrant autant les fesses que les poignées de frein, tant ceux-ci sont à l’agonie et proches de la capitulation. La pluie est battante et le soleil est couché, tout est sombre lorsque nous déboulons, en état de choc, sur la place du village de Ban Mae Sanan.
 
Des cris sur la gauche nous indiquent aussitôt que nous pouvons rejoindre d’autres personnes déjà abritées sous une maison sur pilotis. Nous faisons connaissance et l’on nous propose tout de suite de boire un coup pour nous réchauffer. Nous sommes effectivement frigorifiés. Henri s’enveloppe dans son poncho orange fluo et je fais de même avec ... mon rideau de douche. La pluie continue à tomber dru et le vent ne faiblit pas. L’un et l’autre, nous tremblons comme des feuilles, le corps agité de convulsions que nous ne parvenons pas à maîtriser … un phénomène réellement étonnant ! Et il nous faudra une bonne demi-heure pour regagner notre self-control.
 
Evidemment, l’électricité a disjoncté depuis longtemps dans le village, et tout est noir, sauf lorsqu’un éclair claque et illumine toute la vallée pendant une fraction de seconde. Le spectacle est alors édifiant, il y a de la boue partout, les arbres sont pliés en deux et de nombreux détritus volent à plusieurs mètres de hauteur …
 
Nous trouvons ensuite refuge chez le marchand de soupes du village, qui habite avec toute sa famille, soit une dizaine de personnes, dans une petite maison en bois partiellement inondée à la suite des intempéries … et c’est très généreusement qu’il nous propose d’occuper le rez-de-chaussée pour la nuit.
 
Au moment de nous coucher, lorsque nous nous remémorons les nombreux événements qui ont fait de cette journée une journée pas vraiment comme les autres, il est difficile de se convaincre que tout a pu tenir sur les seules dernières 24h00. Ce matin, nous étions à la Bamboo Huts guesthouse, il y avait ce malheureux buffle découpé en morceaux, et ce matin c’était, nous semble-t-il, il y a une éternité … quelle journée ... et la nuit sera douce, malgré la pluie, malgré le vent, et malgré tous les bruits de la tempête qui continue à faire rage dehors …


 

Jour 11, Ban Mae Sanam => Parc National de Mae Charim : Le dernier jour de Songkran.
74 / 742 km
 
Nous nous levons de bonne heure ce matin. Toute la maisonnée est déjà réveillée et remue en tous sens. Les nombreux enfants prennent place autour de nous et nous regardent comme l’on regarderait la télévision ... c’est étonnant, presque intimidant. Deux chiots survitaminés vont et viennent dans la pièce et font cabrioles sur cabrioles. Ambiance …
 
La pluie a cessé depuis peu, mais tout est encore mouillé dehors et le plafond nuageux reste bien bas ... et gris. Nous prenons une paire de soupes en guise de petit-déjeuner (après les deux d’hier soir en guise de dîner) et nous partons sous la menace de gros nuages.
 
 Route de Ban Mea Sanan
La route qui mène au village de Ban Mae Sanan.
 
Au risque de me répéter, dès les premiers mètres de la journée, ça monte, ça descend, ça monte, ça descend et les pentes sont toujours aussi non durables que la veille. Le pire, c’est lorsque nous arrivons à proximité d’un village, forcément situé au fond d’une vallée où passe une rivière. Nous descendons alors à pic jusqu’au pont, puis nous avons 20 mètres de plat, la longueur du pont, et aussitôt ensuite nous remontons. Le profil même du village est en « V », car les maisons sont construites le long de la route et non pas le long de la rivière. Et pour aller d’un bout à l’autre du village, mieux vaut avoir de bons mollets.
 
Dans cette région plus reculée qu’ailleurs, nos estomacs s’accommodent très bien de l’eau de pluie recueillie ici et là par les autochtones. De toute façon, nous ne trouvons plus d’eau embouteillée depuis plusieurs jours.

Les premières heures de la journée passant et le soleil montant dans le ciel, les nuages se dissipent et éloignent la probabilité d’une prochaine ondée. C’est tant mieux, car nous ne sommes pas exactement prêt à ré affronter les affres des éléments dès ce matin.

Depuis notre départ de Ban Mae Sanan, la route porte les stigmates de la tempête d’hier. Des feuilles, des branches et parfois même des arbres entiers jonchent la route.
 
Route jonchee de bouts d'arbre
 
Nous avançons en direction de Mae Charim et, preuve que nous nous rapprochons de la civilisation, les pentes se font plus douces et abandonnent quelques degrés.
 
Nous prenons notre premier déjeuner de la journée et enchaînons notre cinquième soupe de nouilles consécutive, non sans un certain haut-le-coeur. Nous commençons à saturer côté soupes, il va falloir trouver du riz !!
 
Le retour à la civilisation s’accompagne aussi d’un retour des festivités Songkraniennes, c’est aujourd’hui le dernier jour, et nous nous attendons à un final musclé ! Nous tomberons dans plusieurs embuscades dont une, en particulier, où nous devrons satisfaire à la tradition locale qui veut que l’on boive un coup dans chaque verre qui vous est tendu, quelque soit son contenu, et quelque soit le nombre de verres, sans quoi je crois que nous n’aurions jamais pu récupérer nos vélos. Imaginez un groupe d’une vingtaine de femmes totalement ivres ... négociation impossible ... voir la photo ci-dessous à droite.
 
Sobre   Pas sobres
                            Sobre ...                                                                             ... pas sobres ...
 
 Defile
… sobres et pas sobres tous réunis ...