Rose des Vents

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Au bout du Laos ...                                                                                           (Avril 2005)

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Fred au Laos ....

Idée originelle

Relier en vélo les deux villes Thaïs que sont Ubon Ratchatani à l’est et Nong Khai au nord-est, en remontant le cours du Mékong. L’idée date d’aussi loin que l’an 2000, comme quoi il ne faut pas désespérer.

Carte du parcours

Dans la pratique, je me suis écarté de manière significative du Mékong et j’ai longé l’ancienne piste Ho Chi Minh près de la frontière Viet-Namienne. Le Mékong n’aura été finalement qu’un point de départ et d’arrivée, dans les villes de Kong Chiam, Pakse et Champassak au sud puis de Paksan, Vientiane et Nong Khai au nord.


Qu’est ce que la piste Ho Chi Minh ?

Bonne question : car son existence a longtemps été réfutée autant par les Viet-Namiens que par les Américains (des USA). 

La piste Ho Chi Minh est un réseau de chemins secondaires qui suit la frontière entre le Laos et le Viêt-Nam. Son existence remonte aux années 50 lorsque le Viet-Minh cherchait à infiltrer le sud du Viêt-Nam aux dépends des colons Français. Le pic d’activité sur cette piste fut atteint entre 1966 et 1971 lorsque plus de 600,000 soldats Viet-Namiens et 500,000 tonnes de matériel militaire furent acheminés vers le sud du pays et sa capitale Saigon. C’est aussi à cette période que les Américains (des USA) ont perdu les pédales dans leur folie destructrice (et l’histoire de ne cesser de se répéter ...) et bombardèrent cette partie du Laos au delà de ce qu’un esprit sain peut envisager : 900 sorties quotidiennes de B52 et un total de 1,9 Million de tonnes de bombes déversées sur ce pays qui était alors protégé par les accords de Genève (1962) en vertu de sa neutralité dans le conflit américano-vietnamien ... autant dire qu’ils ont échappé de justesse à la bombe atomique !! Ce doux traitement infligé au Laos lui vaut le record mondial de Kg de bombes / habitant, record qui s’établit à près d’une demi tonne par homme, femme et enfant Lao. Beau record pour un pays que la communauté internationale, dont les USA, avait classé comme NEUTRE.

A la lumière de l’histoire, il est tout de même légitime de se demander quels sont vraiment les pays à ranger du côté de l’axe du mal ... mais c’est un autre débat.

La piste Ho Chi Minh fut également bombardée de caisses de Budweiser (incapacité par intoxication) et de produits vaisselle afin de rendre la piste glissante ... et pour avoir testé les chemins de la région avec mon vélo, je pense que le produit vaisselle n’était vraiment pas indispensable, sauf à vouloir des bulles à tout prix, car la texture glaiseuse du terrain transforme naturellement le chemin en véritable patinoire dès les premières pluies !!


Statistiques du voyage

Une remarque s’impose : les chiens Laos font honneur à l’esprit Lao, ils n’aboient pas, ne courent pas, font la sieste sur la route et n’attaquent pas les cyclistes ... des chiens parfaits en quelque sorte et un modèle à exporter d’urgence en Thaïlande !!

Une seconde remarque s'impose : 1,350 km, ça peut paraître beaucoup de km mais en fait ... si en fait, ça fait vraiment beaucoup de km. Certainement un peu trop même. A l’avenir, je prendrai garde à ne plus dépasser les 100km journaliers et à maintenir un équilibre pédalage / heures non pédalées qui soit moins intensif et laisse plus de place à la sieste ...

Car honte sur moi, dans un pays où la sieste est élevée au rang d’activité incontournable (à inclure dans la constitution !?), je n’ai même pas fait la sieste tous les jours, pédalant parfois 12h00 durant, du lever du soleil jusque -et parfois après- le coucher du soleil.

Jour 1, Maison => Gare Hualongpong : Baptême des sacoches sur RAMA IV.
5 / 5 km

J’anticipe un peu mon retour du travail et j’arrive à la maison vers 17h00. Mon train est à 21h00 et j’ai donc une bonne paire d’heures devant moi pour faire, défaire, refaire, parfaire les sacoches et enlever, ajouter, remettre, re-enlever ce qui ne tient pas à l’intérieur. Mine de rien, ça prend du temps ! Certains disent que de toute façon, on n’emporte avec soi que la moitié de ce que l’on avait prévu d’emmener ... mais la difficulté consiste à emporter la bonne moitié  !!

 Depart

19h30, ça tient, les sacoches sont pleines et on va pouvoir y aller ... je descends en ascenseur jusqu’au lobby de mon immeuble et devant le regard inquisiteur des gardes, je leur indique « pai lao » (je vais au Laos) ce qu’ils comprennent par « pai lao » (je vais boire de l’alcool). D’aucuns se seraient certainement demandés pourquoi aller boire de l’alcool avec un vélo, qui plus est lourdement chargé, mais bon, c’est la Thaïlande, c’est comme ça, et puis c’est aussi la preuve que malgré les années, mon accent n’est toujours pas au point.

Les premiers km sur Rama IV sont plutôt hésitants, il fait nuit, le trafic est intense, et les sacoches tanguent à gauche et à droite. Ca promet. Pour ceux qui ne connaissent pas RAMA IV, il faut savoir que c’est une des artères principales de Bangkok, qu’elle fait 2x4 voies (plus 2 voies aériennes) et généralement la vitesse moyenne y est de l’ordre de 5 km/h, c’est à dire au ralenti. Les taux d’oxyde d’azote et de particules de soufre dépassent largement ce qui est communément toléré ... c’est à dire tout ce qu’il me faut pour apprécier le calme et la pureté de la campagne qui est à venir ... vivement la suite.

Arrivé à la gare, le tohu-bohu habituel sert de décors aux trains sur le point de partir vers les provinces du sud, du nord, et de l’est du pays. Vendeurs de nouilles, de stickers, de boissons fraîches en pagaille et tout ce monde allant et passant sur les voies alors que les trains ne sont pas même encore arrêtés. Et puis il y a cette dame qui imperturbablement, entre 2 voies, fait sa vaisselle à partir d’une bouche incendie en utilisant comme robinet une clé de 12 ... c’est aussi ça la Thaïlande, un mélange de tout et n’importe quoi !

Le train pour Ubon est à quai, je charge le vélo dans le wagon cargo au milieu des mobylettes et des sacs. Mon wagon couchette n’est pas très loin et le départ est imminent. La nuit sera douce ...

  

Jour 2, Ubon Ratchatani => Kong Chiam : Premier contact avec le Mékong
99 / 104 km

J’arrive à Ubon vers 8h00 et j’enfourche tout de suite mon vélo, sans petit-déjeuner, tant il me tarde de rentrer dans le vif du sujet. Impatience, impatience, quand tu nous tiens. Les premiers km, à plat, sont vraiment du gâteau. Je bifurque rapidement vers une route secondaire qui longe la rivière Moon et qui me conduit jusqu’à Phibun Mongsahan. Le paysage alterne entre rizières asséchées, champs de piments et champs de lotus.

Petite pause déjeuner, baignade et sieste à Phibun avant de repartir pour Kong Chiam. La fin de la journée est plus dure, le terrain se fait plus vallonné, les sacoches commencent à peser ... et puis je me rends compte que mon itinéraire secondaire me rallonge d’environ 20 km, ce qui n’était pas prévu.

J’arrive à Kong Chiam vers 17h30, le soleil commence alors déjà à se coucher sur le Mékong et le Laos où je passerai demain matin. La ville de Kong Chiam possède ce petit côté magique qui consiste en un immense silence, sans bruit de moteur, sans mobylette pétaradante et sans voiture. C’est assurément un de mes endroits préférés en Thaïlande et à priori un avant-goût de ce qui doit suivre très bientôt.

 Khong Chiam

 

Jour 3, Kong Chiam => Pakse : Entrée au Laos.
73 / 177 km

Les premiers km de la journée sont un peu raides. Le relief alterne faux plats et vraies côtes jusqu’au poste frontière de Chong Mek (Thaïlande) et Vang Tao (Laos). Le passage de la frontière en tant que tel est assez déroutant et il est particulièrement difficile de trouver le bureau, aussi bien côté Thaï que côté Lao, où se faire tamponner le passeport. C’est assez étonnant, et une fois le passeport tamponné, il n’y aura personne pour vérifier. Bizarre, bizarre ...  un vrai moulin ce poste frontière !

Chong Mek


J’en profite pour changer un peu d’argent en monnaie locale : 1 THB = 262 Kip => 2000 THB ( 40 Euros) me font près de 450,000 Kips, le tout en coupures de 20,000 Kips ... et me voila donc avec du lest supplémentaire sur mon vélo !!

La circulation au Laos se fait à DROITE, comme en France, et non plus à gauche comme en Thaïlande Ca demande un peu de temps pour s’ajuster mais le trafic étant si peu intense, je pourrais de toute manière rouler au beau milieu de la route ! Les bornes kilométriques et les panneaux de la circulation sont dans le plus pur style Français mais la comparaison s’arrête là. Quelques camions surchargés faisant office de bus passent de temps à autre et les premiers « dok-doks » font leur apparition.

Le « dok-dok » est un croisement entre un motoculteur et une remorque en vue d’en faire un véhicule à tout faire. C’est LE véhicule Lao par excellence et souvent le seul qui puisse s’aventurer dans les « routes » de l’arrière pays ... voir plus tard ...

 Dok-dok

Je traverse le Mékong une première fois avant de prendre mes quartiers à Pakse ...

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.Jour 4, Pakse => Champassak : Traversée du Mékong en bateau.
45 / 222 km

Petit déjeuner presque « traditionnel » ce matin avec un sandwich baguette pâté et papaye râpée. C’est un peu lourd pour le matin mais c’est tout ce que j’ai trouvé.

La route vers Champassak est très calme, les véhicules se succèdent au rythme « effréné » de 1 toutes les 2 ou 3 minutes ... et invariablement je suis salué d’un « Sabaii diii » collectif ! Ça fait plaisir, les gens ici ne sont pas avares en salutations.

Je retraverse le Mékong sur une pirogue aménagée en bac : frêle embarcation d’apparence mais à priori assez solide pour embarquer jusqu’à 4 mobylettes !!

 Mekong

 
J’arrive à Champassak, petit village de 1000 ou 2000 âmes et qui fut un temps le lieu de résidence de plusieurs membres de la famille royale. Le calme est total et à l’heure où j’arrive (13h00), tout le monde fait la sieste. Vraiment tout le monde ... et dénicher une guesthouse dans ces conditions n’est pas évident.

Le ciel se couvre et l’orage ne tarde pas à éclater ... bon timing.

 Champassak

 

Jour 5, Champassak => Pakse : Le temple Wat Phu.
63 / 285 km

Il est parfois des matins où il est bon d’être matinal ... ci-dessous un lever de soleil sur le Mékong ....

 Le Mekong tres tot le matin

 
Je visite ensuite le fameux temple Wat Phu, temple khmer d’époque préangkorienne (VI ème siècle) et qui se situe au bout d’une promenade de plus d’un kilomètre de long. L’ensemble est évidemment un peu délabré mais ne manque pas de charme ni d’intérêt et il y a de nombreuses sculptures plutôt bien préservées.

 

Wat Phu Champassak 

 
De retour vers Pakse, je fais une halte dans un marché sur le bord de la route. Marché sauvage assurément puisque les animaux qui y sont vendus au rayon boucherie viennent tout droit de la forêt : il y a là des varans, des grenouilles, des tortues terrestres, des cerfs, des chat léopards, des écureuils volants, des gibbons, etc ... et bien d’autres animaux qu’il m’est difficile de nommer. Par contre pas de trace de tigre ni de poisson chat du Mékong (jusqu’à 3m de long parait-il !!).

   
Marche 

 
Le retour à Pakse est plutôt aisé et me donne le temps d’apprécier le paysage. Les rares villages traversés sont autant de concerts de « Sabaii dii » qui n’en finissent pas. Certains s’essayant à l’anglais, je fut même accueilli par un enfant d’une dizaine d’année d’un sincère « I love you » ... c’est gentil. Je ne suis pas sûr qu’il sache le sens de ce qu’il a dit, mais c’est gentil tout de même.

Pakse est la plus grande ville du Sud Laos et elle compte environ 60,000 habitants. Cette ville ressemble pourtant à un village, avec bien peu d’infrastructures remarquables à part un square pour enfants financé par l’ambassade d’Allemagne. Les rares usines qui sont présentes sont toutes d’origine Viet-Namienne (Cong Ty) et les banques sont majoritairement Thaïlandaises ... Laos : pays sous influences croisées, c’est une évidence ! Et pas seulement d’un point de vue économique, mais aussi et surtout d’un point de vue militaire, politique (Viêt-Nam) et culturel (Thaïlande). Qui emportera finalement le morceau entre les deux protagonistes ? Il est encore tôt pour le dire mais à mon avis les Viet-Namiens tiennent la corde ... ils n’abandonneront jamais.

 

 Jour 6, Pakse => Tad Fan : Premières montagnes.
38 / 323 km

Petite étape aujourd’hui, mais avec 1000m de dénivelé positif, ça ne devrait pas être si facile. Et effectivement ce ne le fut pas, car les sacoches ont une tendance naturelle à tirer le vélo vers le bas, ce qui est ennuyeux lorsque l’on veut aller vers le haut. Du coup ma moyenne horaire prend du plomb dans l’aile et ma progression, sous la chaleur, est vraiment pénible ... un peu à la manière d’un saumon d’élevage qui essaierait de remonter les chutes du Zambèze par exemple ... mais ce n’est qu’un exemple.

A l’arrivée je ne suis pas déçu cependant car l’environnement est magnifique, avec un petit hôtel niché dans la forêt et faisant face aux chutes de Tad Fan. Les oiseaux multicolores –ceux-la même que l’on a l’habitude de voir en cage- vont de branches en branches et quelques gibbons sont également de la partie ... paradis ...

 Chutes de Tad Fan

 

J’ai à peine eu le temps de finir mon déjeuner que l’orage éclate, un énorme orage qui fera que la région sera sans électricité pendant 2 jours. Le temps se rafraîchit immédiatement et avec l’effet conjugué de l’altitude ... il fait froid. En tout cas une fois de plus le timing est bon et je me prends à penser que les dieux de la pluie sont avec moi. Tant mieux, ils ne seront pas de trop pour la suite des événements.


Jour 7, Tad Fan => Tad Lo : Premiers chemins.
82 / 405 km

Après une très bonne nuit passée à la fraîche, bercé que j’étais par le ron-ron de la chute d’eau, je mets les voiles vers 9h30 en direction de Paksong, situé à seulement 10 km de Tad Fan. Paksong est la capitale provinciale du plateau des Bolaven et c’est aussi le point de rencontre des producteurs et négociants de café de la région. C’est une petite ville sans grand intérêt sinon qu’elle constitue le point culminant de mon voyage à 1100m d’altitude ... les 10 premiers km de la journée sont donc terribles, et à 7-8 km/h dans la montée, je me fais même doubler (véridique) par un papillon Lao. Déjà un papillon, c’est vexant, mais alors un papillon Lao, non là franchement, ça donne envie d’aller se recoucher !!

J’arrive finalement à Paksong, mais après le papillon. Je fais mes provisions au marché et je repars en direction de Tad Lo par la supposée Nationale 23 ... mais pour d’obscures raisons, les bornes km persistent à indiquer la Nationale 16 et cela sera un temps un sujet d’inquiétude. La route descend nettement et les 10 premiers km sont vite oubliés, la route est déserte. C’est le régal ...

La route doit d’ailleurs descendre toute la journée ... enfin cela aurait été le cas si je n’avais pas manqué le petit chemin sur la gauche qui part vers Tad Lo et qui devait être indiqué, d’après mon guide, à grands renforts de drapeaux. Eh bien il n’y a plus de drapeau mais les gens du village m’indiquent que c’est bien par là ... donc en route ...

 Cailloux

 
En route certes, mais en aucun cas ce chemin n’est habilité à recevoir cette appellation. C’est un ... hum, comment nommer un truc pareil ... disons que c’est assez similaire au lit d’une rivière et / ou, c’est selon les goûts de chacun, au ballaste d’une voie ferrée. Autant dire que ce n’est pas confortable !! Ce régime dure une trentaine de km, entre villages isolés, champs de chou (!?), champs de café et champs de bananiers. L’orientation est peu aisée avec des chemins qui partent en tous sens et hélas trop peu de personnes sachant pour quelle destination ...

Je rejoindrai finalement la Nationale 20, goudronnée, pour les 10 derniers km de la journée. Cette route est en forte descente (12%) et c’est là que j’atteindrai la vitesse record de ce voyage avec 74 km/h ... ça décoiffe ... et ça fait du bien.

  

Jour 8, Tad Lo => Tumlan : La Nationale 23.
86 / 491 km

Jour 8, c’est à dire mercredi 13 Avril, le jour où mon voyage a véritablement basculé dans l’inconnu et l’aventure.

Tout commence doucement avec la route goudronnée qui rejoint Salavan : vent dans le dos, route déserte, lumière du soleil levant dans les rizières et le majestueux Phu Katae à droite (1588m) ! Quelle belle journée. A Salavan le ton est un peu différent, ce petit bourg de quelques milliers de personnes rassemble tout ce que cette planète a d’ONG traitant des UXO (UneXploded Ordonnances ... je ne sais pas pourquoi un terme aussi pompeux pour des bombes qui n’ont pas explosé, mais c’est le terme officiel). Et donc qui dit ONG, dit aussi occidentaux équipés d’une armée de 4x4 plus gros les uns que les autres ... tout de même plus utiles ici qu’à Paris ou à Bangkok, il faut bien en convenir.

Je passe mon chemin rapidement, direction Vapi à l’ouest. La route se transforme en chemin plutôt roulant donc ça ne pose pas de problème particulier ... et puis j’arrive à un carrefour où diantre, il y a un panneau à droite qui indique « Tumlan, 38 km ». C’est un appel du destin, adieu Vapi, je pars à Tumlan. C’est amusant car cela faisait déjà 3-4 jours que je me posais la question, à savoir prendre la Nationale 23 via Tumlan ou bien repiquer à l’ouest vers Vapi et le Mékong J’ai beaucoup tergiversé sur le sujet sans pouvoir réellement conclure et là, devant ce panneau, en quelques secondes, la réponse a fusé comme une évidence : en route vers la Nationale 23, en route vers l’aventure ... qu’il en soit ainsi fait...

Le chemin roulant se transforme rapidement en « ballaste de voie ferrée » et après une dizaine de km je me heurte à une première difficulté de taille : le pont au dessus du fleuve Se Pon est dans l’état où l’on laissé les bombes US (celles qui ont explosé) et il faut donc traverser à pied ... par la droite, là où il y a moins d’eau ...

 Pont ... enfin ce qu'il en reste

 
Ca se fait, et me voila reparti.

Peu de temps après, en remontant d’une berge, et donc avec une visibilité limitée, je roule à quelques cm d’un très joli serpent multicolore (corps jaune et vert avec une tête triangulaire rouge ...) et je m’estime heureux de l’avoir évité ... car les médecins de Bangkok ont eu beau me garantir qu’il n’y avait pas de serpent venimeux au Laos, je reste convaincu que leurs connaissances en zoologie reptilienne venaient surtout du fait qu’ils n’avaient pas d’aspi venin à me vendre ! Bref, ce n’est pas grave, je vais bien et le serpent bizarre aussi.

Je note tout de même dans mon carnet : « emmener à tout prix un aspi venin la prochaine fois ! »

Suite et fin du trajet jusqu’à Tumlan où j’arrive vers 16h00. Je parviens à trouver LA guesthouse du village : la guesthouse gouvernementale, celle qui sert généralement aux officiels de passage. Le confort y est spartiate et la propreté est très discutable. Les toilettes sont au bout du champ et le lac fait office de salle de bain ...

C’est dans ce décor que je rencontre Kong, qui sera mon voisin de chambre pour la nuit. Kong est Chinois mais on me l’a présenté comme Japonais ... ce qui est certainement dû à ses origines Viêt-Namiennes !! Kong voyage en vélo depuis plus d’un an maintenant et nous passerons ensemble une soirée mémorable à évoquer nos fortunes diverses sur cette Nationale 23, que lui descend partiellement et moi remonte intégralement. Kong me prédit le pire pour l’étape de demain où il s’est perdu et a dû camper au milieu de la forêt ... charmant programme, car je n’ai pas de tente mais uniquement une moustiquaire ...

Le site Internet de Kong, que je dois bientôt revoir à Bangkok, est le suivant :

Le seul « restaurant » du village a un menu unique à base de riz collant, de poisson séché (très séché, environ 2mm d’épaisseur) et de buffle séché, le tout arrosé de BeerLao. Et bien quand on a très faim, ça ressemble à un vrai festin, et c’en fut un !!

Les préparations pour le nouvel an (demain) vont bon train et la musique fait parler les décibels plus que de raison ... malgré tout, le sommeil sera profond et imperturbable.

 

Jour 9, Tumlan => Muang Phin : Il y a quelqu’un ?
93 / 584 km

Difficile de dire que je n’étais pas prévenu, et donc suivant les conseils de Kong, je pars avec de la nourriture pour deux jours (riz collant, poisson et buffle séchés ...) et suffisamment d’eau pour la journée. Après environ 5km, je tombe sur une rivière qui me met la puce à l’oreille ... car il n’y a pas de rivière sur ma carte à cet endroit-là et ma boussole ne m’indique pas le bon cap : nord, nord-est au lieu de nord, nord-ouest. Prise de renseignements auprès des autochtones ... et il se trouve que ce chemin part vers Tahoy, ce village qui est décrit dans mon guide comme particulièrement inhospitalier et connu pour les rugissements de tigres que l’on peut y entendre pendant la nuit !!! Camping déconseillé. Mouais, ce n’est vraiment pas le bon chemin, demi-tour donc jusqu’à Tumlan où je finis par trouver, entre deux cabanes, le chemin qui part vers Muang Phin. La journée commence bien, déjà une heure de perdue et ça promet pour la suite ...

Au fil des km, le chemin devient de plus en plus impraticable, des portions importantes sont inondées et ma progression est faible, à peine 10km/h sur les deux premières heures ... ça patine ... et puis ce chemin est un vicieux, il se démultiplie, part en tous sens, se rejoint parfois, se perd souvent ... et jamais n’indique ses intentions d’une pancarte. C’est assez stressant car les rares habitants de la région n’arrivent plus à me renseigner : Le « Muang Phin yuu sai ? » donne souvent un « Boo uu » qui finit par être énervant à la longue. Je me rendrais vite compte que demander la direction d’une ville située à 80 km dans cette région a autant de sens que demander la direction de Varsovie à Châteaudun (ou vice-versa), les gens ne savent pas.

Les villages se font de plus en plus rares  ... et l’accueil devient très méfiant, les gens semblent avoir peur et les enfants courent se cacher bien avant que je ne parvienne à la première maison. Ces villages sont en fait des villages habités par des minorités ethniques tels que les Ta-oy, Katang, Katu et Alak ; ces deux dernières ethnies étant connues pour le fameux sacrifice de buffle pendant la pleine lune de mars ...

 
Nationale 23 1/2       Nationale 23 2/2 

Nationale 23 ... décidément bien mal en point ...

 
Et puis le chemin sera bientôt désert, pendant 10 km, 20 km, 30 km ... il y a plusieurs rivières à traverser, le vélo à porter d’un côté à l’autre des berges ... les bambous par endroit ne laissent pas plus d’un mètre de hauteur ... le chemin devient un sentier de plus en plus étroit ... plusieurs intersections me laissent dubitatifs quant à la direction à suivre ... et mon cap supposé nord, nord-ouest a dévié plein ouest au fil des km ... les heures passent, et toujours personne pour confirmer ma route. Dans ces moments là, le stress prend le dessus sur la fatigue, la chaleur, la faim et la soif. Il est plus de midi et je n’ai pas encore parcouru la moitié de la distance supposée de la journée ... l’éventualité de camper ce soir gagne nettement en crédibilité !!

Finalement vers 13h00, je rencontre enfin 3 hommes, manifestement occupés à chasser du gibier. Ils m’indiquent « Muang Phin thong pai reu ruai ... » (Muang Phin c’est toujours tout droit ...). Ouuuff, soulagement ! Je ne viens pas de parcourir 30 km dans la mauvaise direction et pour fêter ça : pause déjeuner !!

Comme une bonne nouvelle ne vient jamais seule, le chemin reprend une certaine largeur, plus rassurante, et mon cap se cale durablement sur le Nord ... enfin !

Une vingtaine de km plus loin, j’arrive dans un petit village en pleine célébration de « pii mai lao » (nouvel an) et pour la première –et seule- fois du voyage, j’aurai droit « à la douche traditionnelle » qui consiste à recevoir de l’eau dans le cou en signe de respect. La BeerLao et le Lao-Lao (alcool de riz) coulent à flot plus que de raison et je me sauve avant de ne plus pouvoir remonter sur mon vélo, la journée n’est pas encore finie ...

Happy Songkran ... 

 
... et il me reste encore un fleuve à traverser. Cette fois-ci le niveau est trop élevé et le courant est trop fort pour passer à guet. Heureusement qu’un pêcheur me propose ses services et sa pirogue pour rejoindre l’autre rive.

Une fois de l’autre côté, il ne me reste « plus » que 30 km ... de chemin de sable ... en montée ... mais sur un chemin dont enfin je n’ai plus à me demander s’il s’agit du bon et s’il va dans le bon sens. L’arrivée à Muang Phin se fera vers 17h30. J’ai juste le temps de faire le tour du village, de jeter un coup d’oeil à un reste d’hélicoptère US exposé devant un monument mémorial célébrant la coopération Lao-Vietnamienne contre les Etatsuniens, et la nuit tombe ... Demain sera une grosse étape en direction de Savannakhet (150km) ou bien vers Xai Bua Thong (112 km).

  

Jour 10, Muang Phin => Xai Bua Thong : Plus que 20 km !
144 / 728 km

Grâce aux subventions des Japonais, les premiers km de la journée se font sur une route goudronnée et je rejoins rapidement la bifurcation de Xai Bua Thong. Je prends quelques informations auprès des gens qui habitent autour de ce « carrefour » afin de me faire une idée du type de chemins auxquels s’attendre si je me décide à continuer sur cette fameuse Nationale 23. Les renseignements que j’obtiens m’indiquent que la route est praticable pour les camions, les motos et les dok-doks. Le trajet en moto prendrait 4 à 5 heures. Assez confiant, je me décide à poursuivre, me disant que pire qu’hier, de toute façon, ce n’est pas possible.

Le début de la journée est poussiéreux, le chemin est emprunté par de nombreux camions Viet-Namiens qui exploitent illégalement la forêt et emportent du bois au Viêt-Nam : Etoile jaune de rigueur sur la portière ! Ces même camions sont ceux qui creusent des ornières de 50 à 60 cm de profondeur, quand ce n’est pas pire ...

 Camion Viet-Namien       Route inondee

     
Par endroits le chemin se transforme en marre de boue, et lorsqu’ils y en a, le jeu consiste à identifier les petits sentiers secondaires qu’empruntent les piétons et qui généralement contournent les obstacles ... un jeu qui parfois aboutit au beau milieu de nulle part dans un champ quelconque !! On ne gagne pas à chaque fois.

L’orientation ne pose pour l’instant pas de problème particulier mais je deviens méfiant lorsque le village que je croyais avoir passé depuis 15km m’est annoncé dans 10 km ... Ban Muangsen serait donc à 70 km de Muang Phin alors que ma carte me le situe à ~ 50 km tout au plus. Voila une nouvelle qui peut devenir un problème. Et le problème se confirme lorsque j’arrive à Ban Muangsen.

Je prends les indications de base au village pour la route à suivre ensuite mais manifestement je me mélange les pinceaux et j’atterris 10 km plus loin au beau milieu d’une rizière sur un sentier de 20 cm de large.

 Carrefour mystere conduisant a ...      ... une riziere, une de plus !!    

Mauvaise nouvelle, je viens de me rallonger de 20 km et de perdre une grosse heure et demi de lumière.

La suite de mon parcours, une fois remis sur la bonne route, ressemble à une blague : approchant théoriquement de mon but en terme de distance, je commence à poser la question « Thung Xai Bua Thong praman iik kii kilo ? » (encore combien de km jusqu’à Xai Bua Thong ?) et j’obtiens invariablement des réponses complètement fantaisistes qui me donneront ce village à 20 km pendant ... 20 km avant de sauter à 200 km (révisé à 100 km devant la tête que j’ai fait) pour descendre soudainement à 2 km avant de revenir à ... 27 km, chiffre qui se révélera exact !!

Finalement la nuit tombe et les 15 derniers km se feront à tâtons. Voila à quoi je ressemble après avoir pédalé 14h00 d’affilée sur des chemins défoncés et boueux, parcourant 144 km au total ...

 Fatigue ...

 
J’arrive à Xai Bua Thong, finalement, enfin, vers 20h30. J’apprends que la guesthouse gouvernementale est fermée car la personne en charge des clés est partie fêter le nouvel an sans laisser un double au village ... mais qu’à cela ne tienne, ce n’est pas un problème et l’on me propose spontanément et gratuitement l’hospitalité : douche, dîner, matelas, moustiquaire, petit-déjeuner et même un encas à emporter pour midi !! K.Sunnit, mon hôte, a su faire honneur aux traditions de son pays et qu’il en soit ici remercié.

Il est toujours étonnant de constater que ceux qui n’ont rien ou si peu sont souvent prêts à partager alors que certains qui ont tout et beaucoup n’offriraient même pas un toit à un parent. La générosité n’est pas une affaire de moyens mais bien de coeur ... une leçon pour nos sociétés occidentales qui ont depuis longtemps délaissé ces valeurs pourtant essentielles ... et pour vous en convaincre, imaginez deux secondes un cycliste Lao frappant à votre porte et répondez à la question « Ou dormira le cycliste Lao ce soir !? »

 

Jour 11, Xai Bua Thong => Nakai : Les 5 derniers km.
90 / 818 km

La nuit sera bonne mais seulement partiellement réparatrice. Les presque 150 km de chemins d’hier ont laissé des traces notamment au niveau des poignets et des mains ... mais je me dis que le programme plus raisonnable d’aujourd’hui devrait me permettre de récupérer complètement. Enfin je me disais ça jusqu’à ce que je me rende compte que j’étais reparti pour 85 km au bas mot !

Le chemin est en bon état et longe des régions cultivées nettement plus peuplées que les jours précédents. Il y a même quelques champs vert-riz qui profitent des bienfaits de l’irrigation. C’est un retour à une certaine forme de civilisation.

 Rizieres tres verts

 
Le chemin est bordé de part et d’autre de montagnes abruptes composées de nombreuses grottes, le paysage est magnifique ...

Vers la fin de la journée et alors que j’approche nettement du but, le ciel se couvre soudainement de gros nuages noirs, le vent se lève, l’orage approche à grand pas et le déluge ne tarde pas. Encore une fois j’aurai eu la chance de pouvoir trouver un abris à temps, et c’est une chance, car les températures se sont significativement rafraîchies.

Une fois l’orage passé je reprends ma route, et je tombe aussitôt sur ce panneau annonciateur de mauvaise nouvelle : « Uphill 5 km, drive carefully » (montée de 5 km). Ni mon guide, ni ma carte ne m’avaient laissé imaginer cette dernière épreuve. La mise en garde est loin d’être infondée car le chemin monte, monte, monte ... tant et si bien que je fais des pauses tous les km !! La pente est impressionnante et rapidement je parviens à m’élever au dessus des nuages. Le spectacle est magique ... la vallée est si silencieuse ...

Une fois arrivé à Nakai, je constate que l’orage qui m’a précédé a mis à mal les installations électriques de la province et je passerai ma soirée à la lumière de la bougie. C’est assez ironique pour une région où la surexploitation des ressources hydro-électriques est devenue l’unique stratégie de développement.

 

Jour 12, Nakai => Lak Sao: NT2 pour Nique Tout une 2nde fois.
73 / 891 km

L’étape de la journée devait être relativement courte puisque hier on m’avait annoncé 60 km de plat ... mais ce matin au petit déjeuner, coup de théâtre, le même interlocuteur chargé de quelques BeerLao en moins, revoit sa prédiction à 89 km (précis) de montagnes. Bon, on verra bien, j’imagine que ça peut encore changer ! mais par précaution je passe tout de même par le marché et j’achète bananes et chouquettes (des beignets aux haricots en forme de chouquette) afin de pouvoir tenir la distance au cas où.

La brume matinale est encore coincée dans les montagnes et il fait pour ainsi dire froid. Le relief de la route se révèle effectivement assez torturé mais sans toutefois me resservir le même type de surprise qu’hier soir. Les oiseaux s’en donnent à coeur joie et c’est à un vrai concert que je suis convié ... concert qui n’est perturbé par aucun bruit parasite si ce n’est celui du sac de chouquettes qui se balance en rythme à mon guidon.

Le chemin devient progressivement de plus en plus habité et les villages se succèdent à un rythme inhabituel. Lorsque je parviens au supposé pont détruit (indiqué comme tel sur ma carte), le pont a été reconstruit ... cerise sur le gâteau, les premières pancartes font leur apparition à presque tous les carrefours. Mais que se passe t’il !? La réponse ne tardera toutefois pas à venir ... cette route que je suis en train de suivre est celle qui est utilisée par les entreprises en charge de construire le barrage de « Nam Theun 2 » (le second barrage sur le fleuve Nam Theun, un affluent du Mékong) et les villages où je viens de passer sont en fait de nouveaux villages composés des habitants des zones qui seront prochainement inondées ... tout s’explique ...

Ce barrage de Nam Theun 2 (NT2) a donné lieu à un débat agité tant les intérêts du Laos sont passés à la trappe. Ce barrage sera financé grâce à un prêt contracté auprès de la banque mondiale, il sera construit par des entreprises Thaïs (notamment Ital-Thai) employant des ouvriers Viet-Namiens, il sera exploité par EDF ... et 95% de l’électricité produite sera revendue à la Thaïlande ... Qui ose encore parler de projet de développement pour le Laos dans ces conditions, c’est une plaisanterie ... Et c’est d’ailleurs ce qui inspirera cet article bien senti rédigé par une universitaire Thaï nommée Malee Traisawasdichai Lang et qui paru dans le BangkokPost la veille de mon départ. Cet article s’intitule « Poverty, pride and prejudice in Laos » et il est là. En résumé, Malee dénonce la stigmatisation d’un mode de vie différent (et donc inacceptable) comme justification à l’intervention d’acteurs économiques étrangers afin d’amener ces populations à intégrer un mode de vie à l’occidentale basé sur la consommation de biens matériels. La pauvreté est montrée du doigt comme honteuse : « vous vous rendez compte, ces gens ne possèdent même pas une télévision, n’ont pas de réfrigérateur, ne boivent pas de Coca-cola, ce sont des sauvages, ils sont dangereux ... » ... et j’ajouterais qu’ils sont effectivement dangereux, car ils sont heureux !!

Ce projet présente également le danger avéré de créer une dette dans ce pays si pauvre (voire la situation catastrophique que ce genre de projet a généré en Afrique) au profit exclusif de multinationales étrangères et aux dépends du Laos, de ses habitants et de ses richesses naturelles ... pillage colonial, acte II.

 Nam Theun 2 aussi                  Nam Theun 2 

J’arrive à Lak Sao en ruminant ces pensées noires : dans quel foutu système vivons nous ? Et faut il vraiment détruire jusqu’aux derniers petits paradis qui existent encore sur cette terre ... il le semble malheureusement... je me replonge dans mes lectures pendant que l’orage finit de déverser, encore, ses tonnes d’eau et je tombe en arrêt sur cette remarque de mon guide touristique : «  Lao commonly express the notion that too much work is bad for your brain and they often say they feel sorry for people who think too much » et de me convaincre qu’il y a un espoir ... car en partant d’une telle philosophie de vie, ils ont clairement un gros avantage sur les autres.

 

Jour 13, Lak Sao => Sala Hin Bun : La boue et les rizières.
103 / 994 km

Encore une fois je pars de bon matin, profitant de la fraîcheur matinale pour faire tourner le compteur sans trop d’efforts. C’est aussi l’heure où les enfants se rendent à l’école et les moins timides s’essaieront à faire la course avec moi.

Après une paire d’heures j’arrive au bord du plateau sur lequel je pédale depuis plusieurs jours. La descente en lacets sur 10km s’annonce comme un grand moment et je suis décidé à la « travailler » du mieux possible, en souvenir des heures passées à monter. Le trafic est nul et la route est bonne (enfin elle est goudronnée). L’accélération est rapide grâce à l’effet Turbo des sacoches : assis sur le porte-bagages, ventre posé sur la selle, casquette coincée dans le short, la vitesse s’établit autour des 65-70 km/h en bout de ligne droite... les sacoches frottent le bitume en sortie d’épingle ... et quelques chaleurs passent quand des obstacles imprévus s’invitent à la fête (pierres, camion en panne, arbres couchés). C’est donc avec une vitesse largement excédant les standards Laos que je déboule dans le village de Ban Na Hin où je manque d’ailleurs de peu un buffle débouchant sans clignotant de son champ.

Reprendre ses esprits, faire le plein de chouquettes et d’eau au marché, prendre une petite soupe à l’échoppe du coin et je suis prêt pour la dernière section de la journée, à savoir 30 km de chemins défoncés et impraticables pendant la saison des pluies : tout un programme. A priori ce sera la dernière section cahoteuse du voyage.

Et ce seront effectivement mes derniers chemins du voyage, mais ce seront aussi, et de loin, les pires ! A croire qu’aucun engin à roue n’emprunte ce chemin ... d’ailleurs ça doit être ça, ce chemin n’est utilisé que par des buffles ... et comme pour me donner raison, le chemin maintenant coupe droit à travers des rizières labourées, ce qui me conduit à me poser cette question : le chemin est-il dans la rizière ou bien la rizière est elle sur le chemin !?

 Velo sale ... 

 

Bref, c’est à ce moment là, alors que je ne m’attends vraiment pas à rencontrer quelqu’un dans la même galère, que je tombe sur Thi Lan.

 Thi Lan

 
Thi Lan est une VRP expatriée qui parcoure le Laos de long en large avec son vélo chargé de casseroles, de T-shirts, de chouchous, de tongs et d’autres babioles en tous genres. Thi Lan est Viet-Namienne et ne parle pas un mot de Lao, ce qui m’obligera à un effort prodigieux pour me souvenir de quelques mots Viet-Namiens dont il ne ressortira que « Phaaap » (Français), « Cam on » (merci) et « Tcheuu-euuille » (Mon Dieu !!).

Thi Lan n’est pas une exception et je rencontrerai tout au long de mon voyage plusieurs de ces VRP expatriés, tantôt Viet-Namiens, tantôt Chinois, tous reconnaissables à leur chargement incroyablement abracadabrantesque qui toujours défie les lois de l’équilibre. Charmante rencontre donc et de retour à Bangkok, je lui enverrai par la poste une copie de la photo prise sur les chemins de Sala Hin Bun.

Je reprends ma route (ma rizière) et comble de pas pratique, l’orage gronde, le ciel se noircit et quelques gouttes commencent à tomber ... rendant la glaise glissante à souhaits. Les orages de la semaine passée ont quant à eux déjà sérieusement remplis les trous donc les 20 derniers km s’annoncent acrobatiques. Ma vitesse est de 7 à 8 km / h et à ce rythme, je n’échapperai pas, sauf miracle, au déluge qui se prépare.

Le « pilotage » du vélo ressemble à du patinage. Mon pneu slick à l’arrière, jusqu’ici parfait, joue les filles de l’air dès que j’appuie un peu fort sur les pédales, déclenchant des burns intempestifs que le pneu avant ne peut décemment pas rattraper seul. Dans ces conditions d’adhérence précaire, j’évite de justesse plusieurs fois le bain de boue avant de devoir baisser pavillon dans une flaque plus vicieuse que les autres : Ziiiip, Plouf, plouf, plouf ... bon il y en a qui paient très cher pour la même chose, ici c’est gratuit, et en plus ça fait rire les enfants !!

Pour l’instant l’orage qui promet d’être terrible ne distille qu’un petit crachin typiquement Français. Ce sont dans ces conditions que je continue ma lente et glissante progression, entouré de part et d’autres de montagnes calcaires formant un paysage à couper le souffle ... et finalement j’arriverai à Sala Hin Bun quelques minutes avant que l’orage ne fasse parler la foudre. Chanceux ...

J’apprendrai le soir même que depuis les récents orages, le chemin que je viens d’emprunter est officiellement entré en période classée « impraticable » et que par conséquent seul le transport par pirogue est pratiqué ... j’en prends bonne note et je repartirai donc en pirogue !!

 

Jour 14, Sala Hin Bun : La grotte Tham Lot Kong Lo.
0 / 994 km

Cette journée sera une journée sans vélo, et ce sera la seule ... mais ça devenait presque une nécessité. C’est aussi à force de pédaler que l’on apprécie la marche à pied, même dans la boue, même sous un soleil de plomb, même sans eau ...

Je pars tôt le matin rejoindre le village de Ban Kong Lo, situé à seulement 10 km de mon auberge. Ce village fait face à l’entrée de la grotte du même nom et vaut le détour à lui seul.

 Enfants a Baan Kong Lo

 
Je ne suis pas un grand amateur de grotte et cette visite le confirmera. Cette grotte est surtout remarquable de par sa taille (7 km de long) et ses multiples mini cascades et rapides qui en jalonnent la traversée.

Mon chauffeur de pirogue me donne l’impression d’en être à son coup d’essai et ce n’est pas sans mal qu’il parvient à surmonter ces différentes difficultés, où il faut souvent débarquer et pousser l’embarcation quelques mètres plus loin. Le moteur ratatouille de façon plutôt inquiétante et il serait ennuyeux de se retrouver coincé en pareil endroit ... Soudain et de manière inattendue, surgissent des lumières venant en notre direction : une pirogue, deux pirogues, trois pirogues, en fait quatre pirogues au total, toutes transportant du tabac ou tout autre produit destiné à être fumé. Curieuse rencontre que celle-ci en tout cas, et curieux endroit pour transporter de la marchandise.

Sur le chemin du retour, ce qui devait arriver, arriva ... la silence total se fit et quelques secondes plus tard j’entendis mon chauffeur me dire « Nam man met » (panne d’essence) ... rester calme, c’est le Laos ... le retour fut donc très long car nous n’avions pour toute rame qu’une sorte de bidon troué qui d’ordinaire sert à vider l’eau de la pirogue. Le courant aidant, nous sommes tout de même parvenus au village avant la nuit.

L’arrivée se fait sous un concert de « sabaii dii » enthousiastes provenant d’un groupe d’enfants en train de se baigner dans la rivière. Les enfants du Laos ont cette innocence, cette gentillesse, cette simplicité naturelle qui fait tout le charme du pays ... quel bol d’air frais !!



Jour 15, Sala Hin Bun => Paksan : C’est tout plat ... sur la carte.
151 / 1145 km

Cette journée de repos ne m’aura finalement que moyennement réussi et c’est avec le ventre de travers que je me lève ... peut-être un effet bis du « Laap muu » (salade épicée) d’hier soir ...

Bref, comme prévu je quitte Sala Hin Bun en pirogue et je m’épargne par conséquent les 20 km de chemins glaiseux ! La descente de la rivière jusqu’à Ban Na Phuak est un véritable enchantement : de grandes montagnes calcaires bordent le versant ouest et de petits villages se succèdent sur le versant est. La vie de la campagne étant centrée sur la rivière, le trajet est un spectacle permanent : ici des enfants se baignant, là d’autres enfants allant à l’école, là-bas des femmes en train de laver du linge, ici des hommes cultivant de petits champs et là des buffles et des canards en liberté ... L’ensemble est bucolique à souhaits.

 Extase ...

 
Lorsque j’arrive au terme de cette croisière champêtre, il est temps de remonter sur le vélo ... ce qui ne se fait pas sans mal tant les jambes sont molles et l‘estomac toujours indécis quant à la direction à donner au petit-déjeuner du matin. Malgré tout, j’espère encore arriver à la jonction avec la Route 13 avant midi, qui d’après mes calculs se situe à mi-chemin de mon parcours de la journée ... mais c’était sans compter sur les deux cols hors catégorie qui m’attendent au détour d’un chemin et qui sont annoncés d’un encourageant « steep incline ahead » (forte montée). Ces deux montées seront vraiment laborieuses et l’effet conjugué chouquettes + mandarines ne donnera pas du tout l’effet escompté. Déception. Mon pneu avant tourne si lentement que je pourrais compter ses crampons ... démoralisant.

J’arrive finalement à la fameuse jonction avec la route 13 vers 13h00. Sous la chaleur de midi (ou presque), mon thermostat commence à donner de sérieux signaux de faiblesse et j’alterne des phases de chair de poule avec des phases d’extrême sudation. Ca sent la surchauffe et il est temps d’improviser un arrêt déjeuner. C’est alors que je jette mon dévolu sur un stand de brochettes particulièrement appétissantes ... le temps de les faire griller et je commence le festin accompagné, comme à l’habitude, de riz collant. Mais ô surprise, je me rends compte que l’intégralité des composants de la brochette se révèle non mâchable : impossible d’en faire des morceaux. J’ai beau tourner et retourner l’affaire dans ma bouche mais rien n’y fait. C’est du buffle parait-il, mais je me demande bien quelle partie de l’animal.

Je voterais bien pour un mélange de nerfs et de ligaments croisés ... mais ce n’est certainement pas de la bavette !! Je repartirai finalement le ventre à moitié vide, laissant à mon estomac et ses sucs gastriques la rude tâche de s’acquitter de ce dont mes dents furent incapables de réaliser. Je colmaterai ma faim 20 km plus loin d’une bonne soupe de nouilles, nettement plus digeste et adaptée à mes mâchoires peu entraînées à ce genre d’exercice.

La cuisine Lao ne m’aura pas laissé que de bons souvenirs mais au moins elle aura eu le mérite de me garder suffisamment en forme pour que je puisse atteindre le terme de mon périple. Le menu usuel se résume souvent soit à une soupe de nouilles, soit à du riz collant accompagné de buffle (sous toutes ses formes), de salade épicée (avec porc, poulet, canard ou buffle ...) ou bien de poisson séché. Plus exotiques et moins courants sont les brochettes de chauve-souris (vu sur le marché) ou encore les oeufs durs fécondés ... tout un programme. Côté boissons, la BeerLao est une institution inévitable, l’alcool de riz (le fameux Lao-Lao) est également très répandu mais attention aux migraines carabinées du lendemain. Le café Lao, pour le matin, est très énergétique de par sa teneur en glucose : moitié café + moitié lait concentré sucré !! Enfin pour le 4h00, il y a le jus de canne à sucre qui se trouve un peu partout sur le bord de la route 13.

J’arrive à Pak Kading vers 16h30 et c’est à cet endroit que je rejoins le cours du Mékong, la Thaïlande est juste en face. A ce moment là, il me reste encore 40 km à parcourir pour aller jusqu’à Paksan et ils seront pénibles. Tellement pénibles que je me résoudrai à tenter la sieste réparatrice de la dernière chance afin de concentrer ce qu’il me reste de forces vives. Bien m’en a pris car après une vingtaine de minutes assoupis sous un palmier, je me sens de nouveau d’attaque pour en finir avec cette longue journée ... les km s’enfilent tout de même lentement et mon salut viendra des dok-doks qui à cette heure tardive rentrent des champs. Je profite de ce que l’un d’eux me dépasse pour me glisser dans l’aspiration de l’ensemble motoculteur +remorque : l’effet aspi est immédiat et je me retrouve à avancer, quasiment sans effort, à la moyenne de 25-30 km/h. La bonne aubaine. Ce mode de déplacement, en plus d’étonner un peu tout le monde au bord de la route, a l’avantage de permettre de faire connaissance avec tout le contenu de la remorque, c’est à dire au bas mot une dizaine de personnes. Les questions classiques fusent rapidement : « maa djak saii ? » (d’ou viens tu ?), « Pai saii ? » (ou vas tu ?), « maa phuu dio ? » (tu es venu tout seul ?), « thenngan leaow ? (es tu déjà marié ?), « sao lao suai bo ? » (est ce que les femmes Lao sont belles ?) et enfin « ao nong sao kong phom bo ? » (est ce que tu veux ma soeur ?) ... « euuuh non merci, mais elle est très jolie ta soeur, ce n’est pas le problème ». A la fin j’écourterai en répondant que oui, je suis bien marié.

Je prendrai ainsi l’aspi de 4 ou 5 dok-doks et je parviendrai à Paksan juste avant la tombée de la nuit. Ouf, in extremis.

Cette étape est la plus longue depuis mon départ d’Ubon, elle fait un peu plus de 150 km. A ce niveau là je commence vraiment à titiller mes limites et la journée de demain va encore être un sacré test d’endurance. Ma carte m’indique plus de 160 km jusqu’à Vientiane. C’est trop, je le sais, mais j’ai envie d’arriver à Vientiane demain, donc il en sera ainsi.

C’est amusant car durant toute la journée, j’ai maintes fois eu l’occasion de ruminer à propos de ces trop longues étapes. Le problème est qu’une fois arrivé à destination, une fois douché et habillé de frais ... une fois que l’épreuve est derrière, ça s’oublie si vite que l’on se prend à prévoir encore plus long, plus loin ... un véritable engrenage !

 

Jour 16, Paksan => Vientiane: Le jour le plus long.
160 / 1305 km

Le jour le plus long effectivement, quelle journée !! La route longe le Mékong jusqu’à Vientiane, le paysage est agréable mais la chaleur commence à être extrêmement dure à supporter. Le thermomètre flirte allégrement avec les 40 degrés.

 
Route 13 
Déjà 70 km parcourus depuis Paksan ... et encore 90 km jusqu’à Vientiane

 
Je re-expérimente avantageusement la technique de l’aspi sur les divers véhicules que je rencontre sur la route. Ma technique est maintenant très au point et je peux accrocher des camions qui roulent à 50 km/h, ce qui est une nette amélioration par rapport aux dok-doks qui généralement plafonnent à 30 km/h. Un coup d’oeil en arrière pour repérer le camion, une vive accélération en danseuse 20m avant le dépassement, un déboîtement quasi-immédiat une fois le véhicule aspirant devant et c’est parti jusqu’à ce que nos chemins se séparent. Le point faible de cette technique réside dans l’absence de visibilité, aussi bien pour le trafic devant le camion que pour les nids de poule sur la route ...

Et d’ailleurs le trafic s’intensifie nettement (tout est relatif) à l’approche de Vientiane. Il y a de plus en plus de camions, quelques bus, et pas mal de 4x4 appartenant à des agences humanitaires ou à des membres du Parti.

J’arriverai à Vientiane, exténué, à la tombée de la nuit. Je serai surpris d’y rencontrer mon premier feu rouge du voyage. Tellement surpris d’ailleurs que je ne m’en rendrai compte qu’une fois au milieu du carrefour, ce qui est passé quasiment inaperçu.

La circulation à Vientiane est assez chaotique et rappelle en cela le Viêt-Nam Des véhicules circulent en tous sens et la technique du virage à la corde, que ce soit pour aller à droite ou à gauche, est plus que jamais d’actualité. C’est assez déroutant au début mais la technique s’apprend vite.

Le soir venu, je prendrai un dernier dîner à base de riz collant et de BeerLao sur une terrasse en bordure du Mékong ... le voyage touche à sa fin ...

 

Jour 17, Vientiane => Nong Khai : Petit déjeuner aux croissants.
35 / 1340 km

Après une bonne nuit réparatrice, une journée tranquille se profile enfin à l’horizon ... c’est appréciable. Tout commencera par un petit déjeuner dans les règles de l’art : Café non Lao, pains au chocolat et croissant aux amandes ...

Ensuite je prends mon vélo en direction du monument symbole du pays, le Pha That Luang, pour la photo souvenir.

 Pha That Luang


Peu après je me retrouve sur la route du pont de l’amitié qui mène jusqu’en Thaïlande Ce pont traverse le Mékong et les postes frontières des deux pays se situent de chaque côté du fleuve. Le passage d’un pays à l’autre se fait sans difficulté.

Je passe aussitôt à la gare de Nong Khai car j’ai prévu de prendre le train couchette dès ce soir ... mais il n’y a plus de place, c’est vendredi, donc je prendrai le train de demain. Je profiterai de cette journée supplémentaire pour envoyer quelques nouvelles et me mettre à jour de ce qui s’est passé dans le monde ces 20 derniers jours ... ah tiens, il y a un nouveau pape, un Allemand (!!??) ... à part ça, finalement, rien de bien neuf sous le soleil.

 

Jour 18, Nong Khai => Gare Hualongpong : Grasse matinée.
5 / 1345 km

Voila qui fut une bien courte journée, puisque j’ai dormi jusqu’à très tard et j’ai pris mon train à 18h00. Rien de bien excitant à raconter.

 

Jour 19, Gare Hualongpong => Maison : Retour à la maison.
5 / 1350 km

Je me réveille au petit matin dans ma couchette avec les premiers rayons du soleil. Le train doit arriver vers 8h00 à Bangkok mais il n’arrivera finalement qu’à 9h00 ...

 Train cargo
Dans le wagon cargo, quelques minutes avant d’arriver à Bangkok

 
C’est la dernière journée et ce sont les derniers km du voyage. De retour à Bangkok, sur RAMA IV, au milieu de la circulation, le contraste avec la campagne Lao est saisissant. Une seule idée en tête à ce moment précis ... repartir au Laos, au Cambodge, au Viêt-Nam ou au Myanmar ... mais repartir loin de la ville, de ces voitures fumantes, de cet air vicié, de ce bruit permanent et de ces publicités abrutissantes ... de l’air ...


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