Jour
1, Maison => Gare Hualongpong : Baptême
des
sacoches sur RAMA IV.
5
/ 5 km
J’anticipe
un peu mon retour du
travail et j’arrive à la maison vers 17h00. Mon
train est à 21h00 et j’ai donc
une bonne paire d’heures devant moi pour faire,
défaire, refaire, parfaire les
sacoches et enlever, ajouter, remettre, re-enlever ce qui ne tient pas
à l’intérieur.
Mine de rien, ça prend du temps ! Certains disent
que de toute façon, on
n’emporte avec soi que la moitié de ce que
l’on avait prévu d’emmener ... mais la
difficulté consiste à emporter la bonne
moitié !!

19h30,
ça tient, les sacoches
sont pleines et on va pouvoir y aller ... je descends en ascenseur
jusqu’au
lobby de mon immeuble et devant le regard inquisiteur des gardes, je
leur
indique « pai lao » (je vais au
Laos) ce qu’ils comprennent par « pai
lao » (je vais boire de l’alcool).
D’aucuns se seraient certainement
demandés pourquoi aller boire de l’alcool avec un
vélo, qui plus est lourdement
chargé, mais bon, c’est la Thaïlande,
c’est comme ça, et puis c’est aussi la
preuve que malgré les années, mon accent
n’est toujours pas au point.
Les
premiers km sur Rama IV
sont plutôt hésitants, il fait nuit, le trafic est
intense, et les sacoches
tanguent à gauche et à droite. Ca promet. Pour
ceux qui ne connaissent pas RAMA
IV, il faut savoir que c’est une des artères
principales de Bangkok, qu’elle fait
2x4 voies (plus 2 voies aériennes) et
généralement la vitesse moyenne y est de
l’ordre
de 5 km/h, c’est à dire au ralenti. Les taux
d’oxyde d’azote et de particules
de soufre dépassent largement ce qui est
communément toléré ... c’est
à dire tout
ce qu’il me faut pour apprécier le calme et la
pureté de la campagne qui est à
venir ... vivement la suite.
Arrivé à la gare, le tohu-bohu
habituel sert de décors aux trains sur le point de partir
vers les provinces du
sud, du nord, et de l’est du pays. Vendeurs de nouilles, de
stickers, de
boissons fraîches en pagaille et tout ce monde allant et
passant sur les voies
alors que les trains ne sont pas même encore
arrêtés. Et puis il y a cette dame
qui imperturbablement, entre 2 voies, fait sa vaisselle à
partir d’une bouche
incendie en utilisant comme robinet une clé de 12 ...
c’est aussi ça la Thaïlande,
un mélange de tout et n’importe quoi !
Le
train pour Ubon est à quai,
je charge le vélo dans le wagon cargo au milieu des
mobylettes et des sacs. Mon
wagon couchette n’est pas très loin et le
départ est imminent. La nuit sera
douce ...
Jour
2, Ubon Ratchatani => Kong Chiam : Premier
contact avec le Mékong
99
/ 104 km
J’arrive
à Ubon vers 8h00 et j’enfourche
tout de suite mon vélo, sans petit-déjeuner, tant
il me tarde de rentrer dans
le vif du sujet. Impatience, impatience, quand tu nous tiens. Les
premiers km, à
plat, sont vraiment du gâteau. Je bifurque rapidement vers
une route secondaire
qui longe la rivière Moon et qui me conduit
jusqu’à Phibun Mongsahan. Le paysage
alterne entre rizières asséchées,
champs de piments et champs de lotus.
Petite
pause déjeuner, baignade
et sieste à Phibun avant de repartir pour Kong Chiam. La fin
de la journée est
plus dure, le terrain se fait plus vallonné, les sacoches
commencent à peser
... et puis je me rends compte que mon itinéraire secondaire
me rallonge d’environ
20 km, ce qui n’était pas prévu.
J’arrive
à Kong Chiam vers 17h30,
le soleil commence alors déjà à se
coucher sur le Mékong et le Laos où je
passerai demain matin. La ville de Kong Chiam possède ce
petit côté magique qui
consiste en un immense silence, sans bruit de moteur, sans mobylette
pétaradante
et sans voiture. C’est assurément un de mes
endroits préférés en
Thaïlande et à
priori un avant-goût de ce qui doit suivre très
bientôt.

Jour
3, Kong Chiam => Pakse : Entrée au Laos.
73
/ 177 km
Les
premiers km de la journée
sont un peu raides. Le relief alterne faux plats et vraies
côtes jusqu’au poste
frontière de Chong Mek (Thaïlande) et Vang Tao
(Laos). Le passage de la
frontière en tant que tel est assez déroutant et
il est particulièrement
difficile de trouver le bureau, aussi bien côté
Thaï que côté Lao, où se faire
tamponner le passeport. C’est assez étonnant, et
une fois le passeport tamponné,
il n’y aura personne pour vérifier. Bizarre,
bizarre ... un vrai
moulin ce poste frontière !

J’en profite pour changer un
peu d’argent en monnaie locale : 1 THB = 262 Kip
=> 2000 THB ( 40
Euros) me font près de 450,000 Kips, le tout en coupures de
20,000 Kips ... et
me voila donc avec du lest supplémentaire sur mon
vélo !!
La
circulation au Laos se fait
à DROITE, comme en France, et non plus à gauche
comme en Thaïlande Ca demande
un peu de temps pour s’ajuster mais le trafic
étant si peu intense, je pourrais
de toute manière rouler au beau milieu de la
route ! Les bornes kilométriques
et les panneaux de la circulation sont dans le plus pur style
Français mais la
comparaison s’arrête là. Quelques
camions surchargés faisant office de bus
passent de temps à autre et les premiers
« dok-doks » font leur
apparition.
Le
« dok-dok » est un
croisement entre un motoculteur et une remorque en vue d’en
faire un véhicule à
tout faire. C’est LE véhicule Lao par excellence
et souvent le seul qui puisse
s’aventurer dans les
« routes » de
l’arrière pays ... voir plus tard
...
Je
traverse le Mékong une première fois avant de
prendre
mes quartiers à Pakse ...
.
.Jour
4, Pakse => Champassak : Traversée du
Mékong en bateau.
45
/ 222 km
Petit
déjeuner presque
« traditionnel »
ce matin avec un sandwich baguette pâté et papaye
râpée. C’est un peu lourd
pour le matin mais c’est tout ce que j’ai
trouvé.
La
route vers Champassak est très
calme, les véhicules se succèdent au rythme
« effréné »
de 1 toutes
les 2 ou 3 minutes ... et invariablement je suis salué
d’un « Sabaii
diii » collectif ! Ça fait
plaisir, les gens ici ne sont pas avares
en salutations.
Je
retraverse le Mékong sur une
pirogue aménagée en bac :
frêle embarcation d’apparence mais à
priori
assez solide pour embarquer jusqu’à 4
mobylettes !!

J’arrive à Champassak, petit
village de 1000 ou 2000 âmes et qui fut un temps le lieu de
résidence de
plusieurs membres de la famille royale. Le calme est total et
à l’heure où
j’arrive (13h00), tout le monde fait la sieste. Vraiment tout
le monde ... et
dénicher une guesthouse dans ces conditions n’est
pas évident.
Le
ciel se couvre et l’orage ne
tarde pas à éclater ... bon timing.

Jour
5, Champassak => Pakse : Le temple Wat Phu.
63
/ 285 km
Il
est parfois des matins où il
est bon d’être matinal ... ci-dessous un lever de
soleil sur le Mékong ....

Je visite ensuite le fameux temple
Wat Phu, temple khmer d’époque
préangkorienne (VI ème siècle) et qui
se situe
au bout d’une promenade de plus d’un
kilomètre de long. L’ensemble est
évidemment
un peu délabré mais ne manque pas de charme ni
d’intérêt et il y a de nombreuses
sculptures plutôt bien préservées.
De retour vers Pakse, je fais
une halte dans un marché sur le bord de la route.
Marché sauvage assurément
puisque les animaux qui y sont vendus au rayon boucherie viennent tout
droit de
la forêt : il y a là des varans, des
grenouilles, des tortues terrestres, des
cerfs, des chat léopards, des écureuils volants,
des gibbons, etc ... et bien
d’autres animaux qu’il m’est difficile de
nommer. Par contre pas de trace de
tigre ni de poisson chat du Mékong
(jusqu’à 3m de long parait-il !!).
Le retour à Pakse est plutôt
aisé et me donne le temps d’apprécier
le paysage. Les rares villages traversés
sont autant de concerts de « Sabaii
dii » qui n’en finissent pas. Certains
s’essayant à l’anglais, je fut
même accueilli par un enfant d’une dizaine
d’année d’un sincère
« I love you » ...
c’est gentil. Je ne suis pas
sûr qu’il sache le sens de ce qu’il a
dit, mais c’est gentil tout de même.
Pakse est la plus grande ville
du Sud Laos et elle compte environ 60,000 habitants. Cette ville
ressemble pourtant
à un village, avec bien peu d’infrastructures
remarquables à part un square
pour enfants financé par l’ambassade
d’Allemagne. Les rares usines qui sont présentes
sont toutes d’origine Viet-Namienne (Cong Ty) et les banques
sont
majoritairement Thaïlandaises ... Laos : pays sous
influences croisées,
c’est une évidence ! Et pas seulement
d’un point de vue économique, mais
aussi et surtout d’un point de vue militaire, politique
(Viêt-Nam) et culturel
(Thaïlande). Qui emportera finalement le morceau entre les
deux protagonistes ?
Il est encore tôt pour le dire mais à mon avis les
Viet-Namiens tiennent la
corde ... ils n’abandonneront jamais.
Jour
6, Pakse => Tad Fan : Premières
montagnes.
38
/ 323 km
Petite
étape aujourd’hui, mais
avec 1000m de dénivelé positif, ça ne
devrait pas être si facile. Et
effectivement ce ne le fut pas, car les sacoches ont une tendance
naturelle à
tirer le vélo vers le bas, ce qui est ennuyeux lorsque
l’on veut aller vers le
haut. Du coup ma moyenne horaire prend du plomb dans l’aile
et ma progression,
sous la chaleur, est vraiment pénible ... un peu
à la manière d’un saumon
d’élevage
qui essaierait de remonter les chutes du Zambèze par exemple
... mais ce n’est
qu’un exemple.
A
l’arrivée je ne suis pas
déçu
cependant car l’environnement est magnifique, avec un petit
hôtel niché dans la
forêt et faisant face aux chutes de Tad Fan. Les oiseaux
multicolores –ceux-la
même que l’on a l’habitude de voir en
cage- vont de branches en branches et
quelques gibbons sont également de la partie ... paradis ...

J’ai
à peine eu le temps de
finir mon déjeuner que l’orage éclate,
un énorme orage qui fera que la région
sera sans électricité pendant 2 jours. Le temps
se rafraîchit immédiatement et
avec l’effet conjugué de l’altitude ...
il fait froid. En tout cas une fois de
plus le timing est bon et je me prends à penser que les
dieux de la pluie sont
avec moi. Tant mieux, ils ne seront pas de trop pour la suite des
événements.
Jour
7, Tad Fan => Tad Lo : Premiers
chemins.
82
/ 405 km
Après
une très bonne nuit
passée à la fraîche, bercé
que j’étais par le ron-ron de la chute
d’eau, je
mets les voiles vers 9h30 en direction de Paksong, situé
à seulement 10 km de
Tad Fan. Paksong est la capitale provinciale du plateau des Bolaven et
c’est
aussi le point de rencontre des producteurs et négociants de
café de la région.
C’est une petite ville sans grand
intérêt sinon qu’elle constitue le point
culminant de mon voyage à 1100m d’altitude ... les
10 premiers km de la journée
sont donc terribles, et à 7-8 km/h dans la
montée, je me fais même doubler
(véridique) par un papillon Lao. Déjà
un papillon, c’est vexant, mais alors un
papillon Lao, non là franchement, ça donne envie
d’aller se recoucher !!
J’arrive
finalement à Paksong,
mais après le papillon. Je fais mes provisions au
marché et je repars en
direction de Tad Lo par la supposée Nationale 23 ... mais
pour d’obscures raisons,
les bornes km persistent à indiquer la Nationale 16 et cela
sera un temps un
sujet d’inquiétude. La route descend nettement et
les 10 premiers km sont vite
oubliés, la route est déserte. C’est le
régal ...
La
route doit d’ailleurs descendre
toute la journée ... enfin cela aurait
été le cas si je n’avais pas
manqué le
petit chemin sur la gauche qui part vers Tad Lo et qui devait
être indiqué,
d’après mon guide, à grands renforts de
drapeaux. Eh bien il n’y a plus de
drapeau mais les gens du village m’indiquent que
c’est bien par là ... donc en
route ...

En route certes, mais en aucun
cas ce chemin n’est habilité à recevoir
cette appellation. C’est un ... hum,
comment nommer un truc pareil ... disons que c’est assez
similaire au lit d’une
rivière et / ou, c’est selon les goûts
de chacun, au ballaste d’une voie ferrée.
Autant dire que ce n’est pas confortable !! Ce
régime dure une trentaine
de km, entre villages isolés, champs de chou (!?), champs de
café et champs de
bananiers. L’orientation est peu aisée avec des
chemins qui partent en tous
sens et hélas trop peu de personnes sachant pour quelle
destination ...
Je
rejoindrai finalement la
Nationale 20, goudronnée, pour les 10 derniers km de la
journée. Cette route
est en forte descente (12%) et c’est là que
j’atteindrai la vitesse record de
ce voyage avec 74 km/h ... ça décoiffe ... et
ça fait du bien.
Jour
8, Tad Lo => Tumlan : La
Nationale 23.
86
/ 491 km
Jour
8, c’est à dire mercredi
13 Avril, le jour où mon voyage a véritablement
basculé dans l’inconnu et
l’aventure.
Tout
commence doucement avec la
route goudronnée qui rejoint Salavan : vent dans le
dos, route déserte,
lumière du soleil levant dans les rizières et le
majestueux Phu Katae à droite (1588m) !
Quelle belle journée. A Salavan le ton est un peu
différent, ce petit bourg de
quelques milliers de personnes rassemble tout ce que cette
planète a d’ONG
traitant des UXO (UneXploded Ordonnances ... je ne sais pas pourquoi un
terme
aussi pompeux pour des bombes qui n’ont pas
explosé, mais c’est le terme
officiel). Et donc qui dit ONG, dit aussi occidentaux
équipés d’une armée de
4x4 plus gros les uns que les autres ... tout de même plus
utiles ici qu’à
Paris ou à Bangkok, il faut bien en convenir.
Je
passe mon chemin rapidement,
direction Vapi à l’ouest. La route se transforme
en chemin plutôt roulant donc
ça ne pose pas de problème particulier ... et
puis j’arrive à un carrefour où
diantre, il y a un panneau à droite qui indique
« Tumlan, 38 km ».
C’est un appel du destin, adieu Vapi, je pars à
Tumlan. C’est amusant car cela
faisait déjà 3-4 jours que je me posais la
question, à savoir prendre la Nationale
23 via Tumlan ou bien repiquer à l’ouest vers Vapi
et le Mékong J’ai beaucoup
tergiversé sur le sujet sans pouvoir réellement
conclure et là, devant ce
panneau, en quelques secondes, la réponse a fusé
comme une évidence : en
route vers la Nationale 23, en route vers l’aventure ...
qu’il en soit ainsi fait...
Le
chemin roulant se transforme
rapidement en « ballaste de voie
ferrée » et après une dizaine
de km
je me heurte à une première difficulté
de taille : le pont au dessus du fleuve
Se Pon est dans l’état où
l’on laissé les bombes US (celles qui ont
explosé) et
il faut donc traverser à pied ... par la droite,
là où il y a moins d’eau ...

Ca se fait, et me voila
reparti.
Peu
de temps après, en
remontant d’une berge, et donc avec une visibilité
limitée, je roule à quelques
cm d’un très joli serpent multicolore (corps jaune
et vert avec une tête
triangulaire rouge ...) et je m’estime heureux de
l’avoir évité ... car les
médecins
de Bangkok ont eu beau me garantir qu’il n’y avait
pas de serpent venimeux au
Laos, je reste convaincu que leurs connaissances en zoologie
reptilienne
venaient surtout du fait qu’ils n’avaient pas
d’aspi venin à me vendre !
Bref, ce n’est pas grave, je vais bien et le serpent bizarre
aussi.
Je
note tout de même dans mon
carnet : « emmener à tout prix
un aspi venin la prochaine fois !
»
Suite
et fin du trajet jusqu’à
Tumlan où j’arrive vers 16h00. Je parviens
à trouver LA guesthouse du
village : la guesthouse gouvernementale, celle qui sert
généralement aux
officiels de passage. Le confort y est spartiate et la
propreté est très discutable.
Les toilettes sont au bout du champ et le lac fait office de salle de
bain ...
C’est
dans ce décor que je
rencontre Kong, qui sera mon voisin de chambre pour la nuit. Kong est
Chinois
mais on me l’a présenté comme Japonais
... ce qui est certainement dû à ses
origines Viêt-Namiennes !! Kong voyage en
vélo depuis plus d’un an
maintenant et nous passerons ensemble une soirée
mémorable à évoquer nos
fortunes diverses sur cette Nationale 23, que lui descend partiellement
et moi
remonte intégralement. Kong me prédit le pire
pour l’étape de demain où il
s’est perdu et a dû camper au milieu de la
forêt ... charmant programme, car je
n’ai pas de tente mais uniquement une moustiquaire ...
Le
site Internet de Kong, que
je dois bientôt revoir à Bangkok, est le suivant :
http://www.pazu.com/kongjr/
Le
seul « restaurant »
du village a un menu unique à base de riz collant, de
poisson séché (très
séché,
environ 2mm d’épaisseur) et de buffle
séché, le tout arrosé de BeerLao. Et
bien
quand on a très faim, ça ressemble à
un vrai festin, et c’en fut un !!
Les
préparations pour le nouvel
an (demain) vont bon train et la musique fait parler les
décibels plus que de
raison ... malgré tout, le sommeil sera profond et
imperturbable.
Jour
9, Tumlan => Muang Phin : Il
y a
quelqu’un ?
93
/ 584 km
Difficile
de dire que je n’étais
pas prévenu, et donc suivant les conseils de Kong, je pars
avec de la nourriture
pour deux jours (riz collant, poisson et buffle
séchés ...) et suffisamment d’eau
pour la journée. Après environ 5km, je tombe sur
une rivière qui me met la puce
à l’oreille ... car il n’y a pas de
rivière sur ma carte à cet endroit-là
et ma
boussole ne m’indique pas le bon cap : nord,
nord-est au lieu de nord,
nord-ouest. Prise de renseignements auprès des autochtones
... et il se trouve
que ce chemin part vers Tahoy, ce village qui est décrit
dans mon guide comme particulièrement
inhospitalier et connu pour les rugissements de tigres que
l’on peut y entendre
pendant la nuit !!! Camping déconseillé.
Mouais, ce n’est vraiment pas le
bon chemin, demi-tour donc jusqu’à Tumlan
où je finis par trouver, entre deux
cabanes, le chemin qui part vers Muang Phin. La journée
commence bien, déjà une
heure de perdue et ça promet pour la suite ...
Au
fil des km, le chemin
devient de plus en plus impraticable, des portions importantes sont
inondées et
ma progression est faible, à peine 10km/h sur les deux
premières heures ... ça
patine ... et puis ce chemin est un vicieux, il se
démultiplie, part en tous
sens, se rejoint parfois, se perd souvent ... et jamais
n’indique ses
intentions d’une pancarte. C’est assez stressant
car les rares habitants de la
région n’arrivent plus à me
renseigner : Le « Muang Phin yuu
sai ? » donne souvent un
« Boo uu » qui finit par
être énervant
à la longue. Je me rendrais vite compte que demander la
direction d’une ville
située à 80 km dans cette région a
autant de sens que demander la direction de
Varsovie à Châteaudun (ou vice-versa), les gens ne
savent pas.
Les
villages se font de plus en
plus rares ... et
l’accueil devient très
méfiant, les gens semblent avoir peur et les enfants courent
se cacher bien
avant que je ne parvienne à la première maison.
Ces villages sont en fait des
villages habités par des minorités ethniques tels
que les Ta-oy, Katang, Katu
et Alak ; ces deux dernières ethnies
étant connues pour le fameux
sacrifice de buffle pendant la pleine lune de mars ...
Nationale
23 ... décidément bien mal
en point ...
Et
puis le chemin sera bientôt
désert, pendant 10 km, 20 km, 30 km ... il y a plusieurs
rivières à traverser,
le vélo à porter d’un
côté à l’autre des berges ...
les bambous par endroit ne
laissent pas plus d’un mètre de hauteur ... le
chemin devient un sentier de
plus en plus étroit ... plusieurs intersections me laissent
dubitatifs quant à
la direction à suivre ... et mon cap supposé
nord, nord-ouest a dévié plein
ouest au fil des km ... les heures passent, et toujours personne pour
confirmer
ma route. Dans ces moments là, le stress prend le dessus sur
la fatigue, la
chaleur, la faim et la soif. Il est plus de midi et je n’ai
pas encore parcouru
la moitié de la distance supposée de la
journée ... l’éventualité de
camper ce
soir gagne nettement en crédibilité !!
Finalement
vers 13h00, je
rencontre enfin 3 hommes, manifestement occupés à
chasser du gibier. Ils
m’indiquent « Muang Phin thong pai reu
ruai ... » (Muang Phin c’est
toujours tout droit ...). Ouuuff, soulagement ! Je ne viens
pas de
parcourir 30 km dans la mauvaise direction et pour
fêter ça : pause
déjeuner !!
Comme
une bonne nouvelle ne
vient jamais seule, le chemin reprend une certaine largeur, plus
rassurante, et
mon cap se cale durablement sur le Nord ... enfin !
Une
vingtaine de km plus loin,
j’arrive dans un petit village en pleine
célébration de « pii mai
lao » (nouvel an) et pour la première
–et seule- fois du voyage, j’aurai
droit « à la douche
traditionnelle » qui consiste à recevoir
de l’eau
dans le cou en signe de respect. La BeerLao et le Lao-Lao (alcool de
riz)
coulent à flot plus que de raison et je me sauve avant de ne
plus pouvoir
remonter sur mon vélo, la journée n’est
pas encore finie ...
... et il me reste encore un
fleuve à traverser. Cette fois-ci le niveau est trop
élevé et le courant est trop
fort pour passer à guet. Heureusement qu’un
pêcheur me propose ses services et sa
pirogue pour rejoindre l’autre rive.
Une
fois de l’autre côté, il ne
me reste « plus » que 30 km ...
de chemin de sable ... en montée ...
mais sur un chemin dont enfin je n’ai plus à me
demander s’il s’agit du bon et
s’il va dans le bon sens. L’arrivée
à Muang Phin se fera vers 17h30. J’ai juste
le temps de faire le tour du village, de jeter un coup d’oeil
à un reste d’hélicoptère
US exposé devant un monument mémorial
célébrant la coopération
Lao-Vietnamienne
contre les Etatsuniens, et la nuit tombe ... Demain sera une grosse
étape en
direction de Savannakhet (150km) ou bien vers Xai Bua Thong (112 km).
Jour
10, Muang Phin => Xai Bua Thong : Plus
que 20
km !
144
/ 728 km
Grâce
aux subventions des
Japonais, les premiers km de la journée se font sur une
route goudronnée et je
rejoins rapidement la bifurcation de Xai Bua Thong. Je prends quelques
informations auprès des gens qui habitent autour de ce
« carrefour »
afin de me faire une idée du type de chemins auxquels
s’attendre si je me
décide à continuer sur cette fameuse Nationale
23. Les renseignements que
j’obtiens m’indiquent que la route est praticable
pour les camions, les motos
et les dok-doks. Le trajet en moto prendrait 4 à 5 heures.
Assez confiant, je
me décide à poursuivre, me disant que pire
qu’hier, de toute façon, ce n’est
pas possible.
Le
début de la journée est poussiéreux, le chemin est
emprunté par de nombreux camions
Viet-Namiens qui exploitent illégalement la forêt
et emportent du bois au Viêt-Nam :
Etoile jaune de rigueur sur la portière ! Ces
même camions sont ceux qui
creusent des ornières de 50 à 60 cm de
profondeur, quand ce n’est pas pire ...

Par
endroits le chemin se
transforme en marre de boue, et lorsqu’ils y en a, le jeu
consiste à identifier
les petits sentiers secondaires qu’empruntent les
piétons et qui généralement
contournent les obstacles ... un jeu qui parfois aboutit au beau milieu
de
nulle part dans un champ quelconque !! On ne gagne pas
à chaque fois.
L’orientation
ne pose pour
l’instant pas de problème particulier mais je
deviens méfiant lorsque le
village que je croyais avoir passé depuis 15km
m’est annoncé dans 10 km ... Ban
Muangsen serait donc à 70 km de Muang Phin alors que ma
carte me le situe à ~
50 km tout au plus. Voila une nouvelle qui peut devenir un
problème. Et le problème
se confirme lorsque j’arrive à Ban Muangsen.
Je
prends les indications de
base au village pour la route à suivre ensuite mais
manifestement je me mélange
les pinceaux et j’atterris 10 km plus loin au beau milieu
d’une rizière sur un sentier
de 20 cm de large.
Mauvaise
nouvelle, je viens de
me rallonger de 20 km et de perdre une grosse heure et demi de
lumière.
La
suite de mon parcours, une
fois remis sur la bonne route, ressemble à une
blague : approchant
théoriquement de mon but en terme de distance, je commence
à poser la question
« Thung Xai Bua Thong praman iik kii
kilo ? » (encore combien de
km jusqu’à Xai Bua Thong ?) et
j’obtiens invariablement des réponses
complètement
fantaisistes qui me donneront ce village à 20 km pendant ...
20 km avant de
sauter à 200 km (révisé à
100 km devant la tête que j’ai fait) pour descendre
soudainement à 2 km avant de revenir à ... 27 km,
chiffre qui se révélera
exact !!
Finalement
la nuit tombe et les
15 derniers km se feront à tâtons. Voila
à quoi je ressemble après avoir
pédalé
14h00 d’affilée sur des chemins
défoncés et boueux, parcourant 144 km au total ...

J’arrive
à Xai Bua Thong,
finalement, enfin, vers 20h30. J’apprends que la guesthouse
gouvernementale est
fermée car la personne en charge des clés est
partie fêter le nouvel an sans
laisser un double au village ... mais qu’à cela ne
tienne, ce n’est pas un
problème et l’on me propose
spontanément et gratuitement
l’hospitalité :
douche, dîner, matelas, moustiquaire,
petit-déjeuner et même un encas à
emporter pour midi !! K.Sunnit, mon hôte, a su faire
honneur aux
traditions de son pays et qu’il en soit ici
remercié.
Il
est toujours étonnant de
constater que ceux qui n’ont rien ou si peu sont souvent
prêts à partager alors
que certains qui ont tout et beaucoup n’offriraient
même pas un toit à un
parent. La générosité n’est
pas une affaire de moyens mais bien de coeur ...
une leçon pour nos sociétés
occidentales qui ont depuis longtemps délaissé
ces
valeurs pourtant essentielles ... et pour vous en convaincre, imaginez
deux
secondes un cycliste Lao frappant à votre porte et
répondez à la question
« Ou dormira le cycliste Lao ce soir
!? »
Jour
11, Xai Bua Thong => Nakai : Les
5 derniers
km.
90
/ 818 km
La
nuit sera bonne mais seulement
partiellement réparatrice. Les presque 150 km de chemins
d’hier ont laissé des
traces notamment au niveau des poignets et des mains ... mais je me dis
que le
programme plus raisonnable d’aujourd’hui devrait me
permettre de récupérer complètement.
Enfin je me disais ça jusqu’à ce que je
me rende compte que j’étais reparti
pour 85 km au bas mot !
Le
chemin est en bon état et
longe des régions cultivées nettement plus
peuplées que les jours précédents.
Il y a même quelques champs vert-riz qui profitent des
bienfaits de
l’irrigation. C’est un retour à une
certaine forme de civilisation.

Le
chemin est bordé de part et
d’autre de montagnes abruptes composées de
nombreuses grottes, le paysage est
magnifique ...
Vers
la fin de la journée et
alors que j’approche nettement du but, le ciel se couvre
soudainement de gros
nuages noirs, le vent se lève, l’orage approche
à grand pas et le déluge ne
tarde pas. Encore une fois j’aurai eu la chance de pouvoir
trouver un abris à
temps, et c’est une chance, car les températures
se sont significativement rafraîchies.
Une
fois l’orage passé je
reprends ma route, et je tombe aussitôt sur ce panneau
annonciateur de mauvaise
nouvelle : « Uphill 5 km, drive
carefully » (montée de 5 km). Ni
mon guide, ni ma carte ne m’avaient laissé
imaginer cette dernière épreuve. La
mise en garde est loin d’être infondée
car le chemin monte, monte, monte ...
tant et si bien que je fais des pauses tous les km !! La pente
est impressionnante
et rapidement je parviens à m’élever au
dessus des nuages. Le spectacle est
magique ... la vallée est si silencieuse ...
Une
fois arrivé à Nakai, je
constate que l’orage qui m’a
précédé a mis à mal les
installations électriques de
la province et je passerai ma soirée à la
lumière de la bougie. C’est assez
ironique pour une région où la surexploitation
des ressources hydro-électriques
est devenue l’unique stratégie de
développement.
Jour
12, Nakai => Lak Sao: NT2
pour Nique Tout une 2nde
fois.
73
/ 891 km
L’étape
de la journée devait
être relativement courte puisque hier on m’avait
annoncé 60 km de plat ... mais
ce matin au petit déjeuner, coup de
théâtre, le même interlocuteur
chargé de
quelques BeerLao en moins, revoit sa prédiction à
89 km (précis) de montagnes. Bon,
on verra bien, j’imagine que ça peut encore
changer ! mais par précaution
je passe tout de même par le marché et
j’achète bananes et chouquettes (des
beignets aux haricots en forme de chouquette) afin de pouvoir tenir la
distance
au cas où.
La
brume matinale est encore
coincée dans les montagnes et il fait pour ainsi dire froid.
Le relief de la
route se révèle effectivement assez
torturé mais sans toutefois me resservir le
même type de surprise qu’hier soir. Les oiseaux
s’en donnent à coeur joie et
c’est à un vrai concert que je suis
convié ... concert qui n’est perturbé
par
aucun bruit parasite si ce n’est celui du sac de chouquettes
qui se balance en
rythme à mon guidon.
Le
chemin devient
progressivement de plus en plus habité et les villages se
succèdent à un rythme
inhabituel. Lorsque je parviens au supposé pont
détruit (indiqué comme tel sur
ma carte), le pont a été reconstruit ... cerise
sur le gâteau, les premières
pancartes font leur apparition à presque tous les
carrefours. Mais que se passe
t’il !? La réponse ne tardera toutefois
pas à venir ... cette route que je
suis en train de suivre est celle qui est utilisée par les
entreprises en
charge de construire le barrage de « Nam Theun
2 » (le second barrage
sur le fleuve Nam Theun, un affluent du Mékong) et les
villages où je viens de
passer sont en fait de nouveaux villages composés des
habitants des zones qui
seront prochainement inondées ... tout s’explique
...
Ce
barrage de Nam Theun 2 (NT2)
a donné lieu à un débat
agité tant les
intérêts du Laos sont passés
à la trappe.
Ce barrage sera financé grâce à un
prêt
contracté auprès de la banque mondiale,
il sera construit par des entreprises Thaïs (notamment
Ital-Thai)
employant des
ouvriers Viet-Namiens, il sera exploité par EDF ... et 95%
de
l’électricité
produite sera revendue à la Thaïlande ... Qui ose
encore
parler de projet de
développement pour le Laos dans ces conditions,
c’est une
plaisanterie ... Et c’est
d’ailleurs ce qui inspirera cet article bien senti
rédigé par une universitaire
Thaï nommée Malee Traisawasdichai Lang et qui paru
dans le
BangkokPost la
veille de mon départ. Cet article s’intitule
« Poverty, pride and
prejudice in Laos » et il
est là. En résumé, Malee
dénonce la stigmatisation d’un mode de vie
différent (et donc inacceptable) comme justification
à l’intervention d’acteurs
économiques étrangers afin d’amener ces
populations à intégrer un mode de vie
à
l’occidentale basé sur la consommation de biens
matériels. La pauvreté est
montrée du doigt comme honteuse :
« vous vous rendez compte, ces gens
ne possèdent même pas une
télévision, n’ont pas de
réfrigérateur, ne boivent
pas de Coca-cola, ce sont des sauvages, ils sont dangereux
... » ... et
j’ajouterais qu’ils sont effectivement dangereux,
car ils sont heureux !!
Ce
projet présente également le
danger avéré de créer une dette dans
ce pays si pauvre (voire la situation
catastrophique que ce genre de projet a
généré en Afrique) au profit exclusif
de multinationales étrangères et aux
dépends du Laos, de ses habitants et de
ses richesses naturelles ... pillage colonial, acte II.
J’arrive
à Lak Sao en ruminant ces pensées
noires : dans quel foutu système vivons
nous ? Et faut il vraiment
détruire jusqu’aux derniers petits paradis qui
existent encore sur cette terre
... il le semble malheureusement... je me replonge dans mes lectures
pendant
que l’orage finit de déverser, encore, ses tonnes
d’eau et je tombe en arrêt
sur cette remarque de mon guide touristique :
« Lao commonly express
the notion that too much work is bad for your brain and they often say
they
feel sorry for people who think too much » et de me
convaincre qu’il y a
un espoir ... car en partant d’une telle philosophie de vie,
ils ont clairement
un gros avantage sur les autres.
Jour
13, Lak Sao => Sala Hin Bun : La
boue et les
rizières.
103
/ 994 km
Encore
une fois je pars de bon
matin, profitant de la fraîcheur matinale pour faire tourner
le compteur sans
trop d’efforts. C’est aussi l’heure
où les enfants se rendent à
l’école et les
moins timides s’essaieront à faire la course avec
moi.
Après
une paire d’heures
j’arrive au bord du plateau sur lequel je pédale
depuis plusieurs jours. La
descente en lacets sur 10km s’annonce comme un grand moment
et je suis décidé à
la « travailler » du mieux
possible, en souvenir des heures passées à
monter. Le trafic est nul et la route est bonne (enfin elle est
goudronnée).
L’accélération est rapide
grâce à l’effet Turbo des
sacoches : assis sur
le porte-bagages, ventre posé sur la selle, casquette
coincée dans le short, la
vitesse s’établit autour des 65-70 km/h en bout de
ligne droite... les sacoches
frottent le bitume en sortie d’épingle ... et
quelques chaleurs passent quand
des obstacles imprévus s’invitent à la
fête (pierres, camion en panne, arbres
couchés). C’est donc avec une vitesse largement
excédant les standards Laos que
je déboule dans le village de Ban Na Hin où je
manque d’ailleurs de peu un
buffle débouchant sans clignotant de son champ.
Reprendre
ses esprits, faire le
plein de chouquettes et d’eau au marché, prendre
une petite soupe à l’échoppe
du coin et je suis prêt pour la dernière section
de la journée, à savoir 30 km
de chemins défoncés et impraticables pendant la
saison des pluies : tout
un programme. A priori ce sera la dernière section cahoteuse
du voyage.
Et
ce seront effectivement mes
derniers chemins du voyage, mais ce seront aussi, et de loin, les
pires !
A croire qu’aucun engin à roue
n’emprunte ce chemin ... d’ailleurs ça
doit être
ça, ce chemin n’est utilisé que par des
buffles ... et comme pour me donner
raison, le chemin maintenant coupe droit à travers des
rizières labourées, ce
qui me conduit à me poser cette question : le
chemin est-il dans la
rizière ou bien la rizière est elle sur le chemin
!?
Bref,
c’est à ce moment là,
alors que je ne m’attends vraiment pas à
rencontrer quelqu’un dans la même
galère, que je tombe sur Thi Lan.

Thi
Lan est une VRP expatriée qui
parcoure le Laos de long en large avec son vélo
chargé de casseroles, de
T-shirts, de chouchous, de tongs et d’autres babioles en tous
genres. Thi Lan
est Viet-Namienne et ne parle pas un mot de Lao, ce qui
m’obligera à un effort
prodigieux pour me souvenir de quelques mots Viet-Namiens dont il ne
ressortira
que « Phaaap »
(Français), « Cam on »
(merci) et
« Tcheuu-euuille » (Mon
Dieu !!).
Thi
Lan n’est pas une exception
et je rencontrerai tout au long de mon voyage plusieurs de ces VRP
expatriés,
tantôt Viet-Namiens, tantôt Chinois, tous
reconnaissables à leur chargement
incroyablement abracadabrantesque qui toujours défie les
lois de l’équilibre. Charmante
rencontre donc et de retour à Bangkok, je lui enverrai par
la poste une copie
de la photo prise sur les chemins de Sala Hin Bun.
Je
reprends ma route (ma
rizière) et comble de pas pratique, l’orage
gronde, le ciel se noircit et
quelques gouttes commencent à tomber ... rendant la glaise
glissante à
souhaits. Les orages de la semaine passée ont quant
à eux déjà sérieusement
remplis les trous donc les 20 derniers km s’annoncent
acrobatiques. Ma vitesse
est de 7 à 8 km / h et à ce rythme, je
n’échapperai pas, sauf miracle, au
déluge qui se prépare.
Le
« pilotage » du
vélo ressemble à du patinage. Mon pneu slick
à l’arrière, jusqu’ici
parfait,
joue les filles de l’air dès que
j’appuie un peu fort sur les pédales,
déclenchant des burns intempestifs que le pneu avant ne peut
décemment pas rattraper
seul. Dans ces conditions d’adhérence
précaire, j’évite de justesse plusieurs
fois le bain de boue avant de devoir baisser pavillon dans une flaque
plus vicieuse
que les autres : Ziiiip, Plouf, plouf, plouf ... bon il y en a
qui paient
très cher pour la même chose, ici c’est
gratuit, et en plus ça fait rire les
enfants !!
Pour
l’instant l’orage qui
promet d’être terrible ne distille qu’un
petit crachin typiquement Français. Ce
sont dans ces conditions que je continue ma lente et glissante
progression,
entouré de part et d’autres de montagnes calcaires
formant un paysage à couper
le souffle ... et finalement j’arriverai à Sala
Hin Bun quelques minutes avant
que l’orage ne fasse parler la foudre. Chanceux ...
J’apprendrai
le soir même que
depuis les récents orages, le chemin que je viens
d’emprunter est
officiellement entré en période
classée
« impraticable » et que par
conséquent seul le transport par pirogue est
pratiqué ... j’en prends bonne
note et je repartirai donc en pirogue !!
Jour
14, Sala Hin Bun : La
grotte Tham Lot Kong Lo.
0
/ 994 km
Cette
journée sera une journée sans
vélo, et ce sera la seule ... mais ça devenait
presque une nécessité. C’est
aussi à force de pédaler que l’on
apprécie la marche à pied, même dans la
boue,
même sous un soleil de plomb, même sans eau ...
Je
pars tôt le matin rejoindre
le village de Ban Kong Lo, situé à seulement 10
km de mon auberge. Ce village fait
face à l’entrée de la grotte du
même nom et vaut le détour à lui seul.

Je
ne suis pas un grand amateur
de grotte et cette visite le confirmera. Cette grotte est surtout
remarquable
de par sa taille (7 km de long) et ses multiples mini cascades et
rapides qui en
jalonnent la traversée.
Mon
chauffeur de pirogue me
donne l’impression d’en être à
son coup d’essai et ce n’est pas sans mal
qu’il
parvient à surmonter ces différentes
difficultés, où il faut souvent
débarquer
et pousser l’embarcation quelques mètres plus
loin. Le moteur ratatouille de
façon plutôt inquiétante et il serait
ennuyeux de se retrouver coincé en pareil
endroit ... Soudain et de manière inattendue, surgissent des
lumières venant en
notre direction : une pirogue, deux pirogues, trois pirogues,
en fait
quatre pirogues au total, toutes transportant du tabac ou tout autre
produit
destiné à être fumé.
Curieuse rencontre que celle-ci en tout cas, et curieux
endroit pour transporter de la marchandise.
Sur
le chemin du retour, ce qui
devait arriver, arriva ... la silence total se fit et quelques secondes
plus
tard j’entendis mon chauffeur me dire
« Nam man met » (panne
d’essence) ... rester calme, c’est le Laos ... le
retour fut donc très long car
nous n’avions pour toute rame qu’une sorte de bidon
troué qui d’ordinaire sert
à vider l’eau de la pirogue. Le courant aidant,
nous sommes tout de même
parvenus au village avant la nuit.
L’arrivée
se fait sous un
concert de « sabaii dii »
enthousiastes provenant d’un groupe
d’enfants en train de se baigner dans la rivière.
Les enfants du Laos ont cette
innocence, cette gentillesse, cette simplicité naturelle qui
fait tout le
charme du pays ... quel bol d’air frais !!
Jour
15, Sala Hin Bun => Paksan : C’est
tout
plat ... sur la carte.
151
/ 1145 km
Cette
journée de repos ne
m’aura finalement que moyennement réussi et
c’est avec le ventre de travers que
je me lève ... peut-être un effet bis du
« Laap muu » (salade
épicée)
d’hier soir ...
Bref,
comme prévu je quitte
Sala Hin Bun en pirogue et je m’épargne par
conséquent les 20 km de chemins
glaiseux ! La descente de la rivière
jusqu’à Ban Na Phuak est un véritable
enchantement : de grandes montagnes calcaires bordent le
versant ouest et de
petits villages se succèdent sur le versant est. La vie de
la campagne étant
centrée sur la rivière, le trajet est un
spectacle permanent : ici des enfants
se baignant, là d’autres enfants allant
à l’école, là-bas des femmes
en train
de laver du linge, ici des hommes cultivant de petits champs et
là des buffles
et des canards en liberté ... L’ensemble est
bucolique à souhaits.

Lorsque
j’arrive au terme de
cette croisière champêtre, il est temps de
remonter sur le vélo ... ce qui ne
se fait pas sans mal tant les jambes sont molles et l‘estomac
toujours indécis
quant à la direction à donner au
petit-déjeuner du matin. Malgré tout,
j’espère
encore arriver à la jonction avec la Route 13 avant midi,
qui d’après mes
calculs se situe à mi-chemin de mon parcours de la
journée ... mais c’était
sans compter sur les deux cols hors catégorie qui
m’attendent au détour d’un
chemin et qui sont annoncés d’un encourageant
« steep incline ahead »
(forte montée). Ces deux montées seront vraiment
laborieuses et l’effet
conjugué chouquettes + mandarines ne donnera pas du tout
l’effet escompté.
Déception. Mon pneu avant tourne si lentement que je
pourrais compter ses
crampons ... démoralisant.
J’arrive
finalement à la fameuse
jonction avec la route 13 vers 13h00. Sous la chaleur de midi (ou
presque), mon
thermostat commence à donner de sérieux signaux
de faiblesse et j’alterne des
phases de chair de poule avec des phases d’extrême
sudation. Ca sent la
surchauffe et il est temps d’improviser un arrêt
déjeuner. C’est alors que je
jette mon dévolu sur un stand de brochettes
particulièrement appétissantes ...
le temps de les faire griller et je commence le festin
accompagné, comme à
l’habitude, de riz collant. Mais ô surprise, je me
rends compte que
l’intégralité des composants de la
brochette se révèle non
mâchable :
impossible d’en faire des morceaux. J’ai beau
tourner et retourner l’affaire dans
ma bouche mais rien n’y fait. C’est du buffle
parait-il, mais je me demande
bien quelle partie de l’animal.
Je voterais bien pour un mélange
de nerfs et de ligaments croisés ... mais ce n’est
certainement pas de la
bavette !! Je repartirai finalement le ventre à
moitié vide, laissant à
mon estomac et ses sucs gastriques la rude tâche de
s’acquitter de ce dont mes
dents furent incapables de réaliser. Je colmaterai ma faim
20 km plus loin
d’une bonne soupe de nouilles, nettement plus digeste et
adaptée à mes mâchoires
peu entraînées à ce genre
d’exercice.
La
cuisine Lao ne m’aura pas
laissé que de bons souvenirs mais au moins elle aura eu le
mérite de me garder suffisamment
en forme pour que je puisse atteindre le terme de mon
périple. Le menu usuel se
résume souvent soit à une soupe de nouilles, soit
à du riz collant accompagné
de buffle (sous toutes ses formes), de salade
épicée (avec porc, poulet, canard
ou buffle ...) ou bien de poisson séché. Plus
exotiques et moins courants sont les
brochettes de chauve-souris (vu sur le marché) ou encore les
oeufs durs
fécondés ... tout un programme.
Côté boissons, la BeerLao est une institution
inévitable, l’alcool de riz (le fameux Lao-Lao)
est également très répandu mais
attention aux migraines carabinées du lendemain. Le
café Lao, pour le matin,
est très énergétique de par sa teneur
en glucose : moitié café +
moitié
lait concentré sucré !! Enfin pour le
4h00, il y a le jus de canne à sucre
qui se trouve un peu partout sur le bord de la route 13.
J’arrive
à Pak Kading vers
16h30 et c’est à cet endroit que je rejoins le
cours du Mékong, la Thaïlande
est juste en face. A ce moment là, il me reste encore 40 km
à parcourir pour
aller jusqu’à Paksan et ils seront
pénibles. Tellement pénibles que je me
résoudrai
à tenter la sieste réparatrice de la
dernière chance afin de concentrer ce
qu’il me reste de forces vives. Bien m’en a pris
car après une vingtaine de
minutes assoupis sous un palmier, je me sens de nouveau
d’attaque pour en finir
avec cette longue journée ... les km s’enfilent
tout de même lentement et mon
salut viendra des dok-doks qui à cette heure tardive
rentrent des champs. Je
profite de ce que l’un d’eux me dépasse
pour me glisser dans l’aspiration de
l’ensemble motoculteur +remorque : l’effet
aspi est immédiat et je me
retrouve à avancer, quasiment sans effort, à la
moyenne de 25-30 km/h. La bonne
aubaine. Ce mode de déplacement, en plus
d’étonner un peu tout le monde au bord
de la route, a l’avantage de permettre de faire connaissance
avec tout le
contenu de la remorque, c’est à dire au bas mot
une dizaine de personnes. Les questions
classiques fusent rapidement : « maa djak
saii ? » (d’ou
viens tu ?), « Pai
saii ? » (ou vas tu ?),
« maa
phuu dio ? » (tu es venu tout
seul ?), « thenngan leaow ?
(es tu déjà marié ?),
« sao lao suai bo ? »
(est ce que les
femmes Lao sont belles ?) et enfin « ao
nong sao kong phom
bo ? » (est ce que tu veux ma soeur ?) ...
« euuuh non merci,
mais elle est très jolie ta soeur, ce n’est pas le
problème ». A la fin
j’écourterai
en répondant que oui, je suis bien marié.
Je
prendrai ainsi l’aspi de 4
ou 5 dok-doks et je parviendrai à Paksan juste avant la
tombée de la nuit. Ouf,
in extremis.
Cette
étape est la plus longue
depuis mon départ d’Ubon, elle fait un peu plus de
150 km. A ce niveau là je
commence vraiment à titiller mes limites et la
journée de demain va encore être
un sacré test d’endurance. Ma carte
m’indique plus de 160 km jusqu’à
Vientiane.
C’est trop, je le sais, mais j’ai envie
d’arriver à Vientiane demain, donc il
en sera ainsi.
C’est
amusant car durant toute la
journée, j’ai maintes fois eu l’occasion
de ruminer à propos de ces trop
longues étapes. Le problème est qu’une
fois arrivé à destination, une fois
douché et habillé de frais ... une fois que
l’épreuve est derrière, ça
s’oublie
si vite que l’on se prend à prévoir
encore plus long, plus loin ... un véritable
engrenage !
Jour
16, Paksan => Vientiane: Le
jour le plus long.
160
/ 1305 km
Le
jour le plus long
effectivement, quelle journée !! La route longe le
Mékong jusqu’à
Vientiane, le paysage est agréable mais la chaleur commence
à être extrêmement dure
à supporter. Le thermomètre flirte
allégrement avec les 40 degrés.
Déjà 70 km parcourus depuis Paksan ...
et encore 90 km jusqu’à Vientiane
Je re-expérimente
avantageusement la technique de l’aspi sur les divers
véhicules que je
rencontre sur la route. Ma technique est maintenant très au
point et je
peux accrocher des camions qui roulent à 50 km/h, ce qui est
une nette
amélioration par rapport aux dok-doks qui
généralement plafonnent à 30 km/h. Un
coup d’oeil en arrière pour repérer le
camion, une vive accélération en
danseuse 20m avant le dépassement, un
déboîtement quasi-immédiat une fois le
véhicule aspirant devant et c’est parti
jusqu’à ce que nos chemins se séparent.
Le point faible de cette technique réside dans
l’absence de visibilité, aussi
bien pour le trafic devant le camion que pour les nids de poule sur la
route
...
Et
d’ailleurs le trafic s’intensifie
nettement (tout est relatif) à l’approche de
Vientiane. Il y a de plus en plus
de camions, quelques bus, et pas mal de 4x4 appartenant à
des agences
humanitaires ou à des membres du Parti.
J’arriverai
à Vientiane,
exténué, à la tombée de la
nuit. Je serai surpris d’y rencontrer mon premier
feu rouge du voyage. Tellement surpris d’ailleurs que je ne
m’en rendrai compte
qu’une fois au milieu du carrefour, ce qui est
passé quasiment inaperçu.
La
circulation à Vientiane est
assez chaotique et rappelle en cela le Viêt-Nam Des
véhicules circulent en tous
sens et la technique du virage à la corde, que ce soit pour
aller à droite ou à
gauche, est plus que jamais d’actualité.
C’est assez déroutant au début mais la
technique s’apprend vite.
Le
soir venu, je prendrai un
dernier dîner à base de riz collant et de BeerLao
sur une terrasse en bordure
du Mékong ... le voyage touche à sa fin ...
Jour
17, Vientiane => Nong Khai : Petit
déjeuner
aux croissants.
35
/ 1340 km
Après
une bonne nuit
réparatrice, une journée tranquille se profile
enfin à l’horizon ... c’est
appréciable. Tout commencera par un petit
déjeuner dans les règles de
l’art : Café non Lao, pains au chocolat
et croissant aux amandes ...
Ensuite
je prends mon vélo en
direction du monument symbole du pays, le Pha That Luang, pour la photo
souvenir.
Peu
après je me retrouve sur la
route du pont de l’amitié qui mène
jusqu’en Thaïlande Ce pont traverse le
Mékong
et les postes frontières des deux pays se situent de chaque
côté du fleuve. Le
passage d’un pays à l’autre se fait sans
difficulté.
Je
passe aussitôt à la gare de
Nong Khai car j’ai prévu de prendre le train
couchette dès ce soir ... mais il
n’y a plus de place, c’est vendredi, donc je
prendrai le train de demain. Je
profiterai de cette journée supplémentaire pour
envoyer quelques nouvelles et
me mettre à jour de ce qui s’est passé
dans le monde ces 20 derniers jours ...
ah tiens, il y a un nouveau pape, un Allemand (!!??) ... à
part ça, finalement,
rien de bien neuf sous le soleil.
Jour
18, Nong Khai => Gare Hualongpong : Grasse
matinée.
5
/ 1345 km
Voila
qui fut une bien courte
journée, puisque j’ai dormi
jusqu’à très tard et j’ai
pris mon train à 18h00.
Rien de bien excitant à raconter.
Jour
19, Gare Hualongpong => Maison : Retour
à la
maison.
5
/ 1350 km
Je
me réveille au petit matin
dans ma couchette avec les premiers rayons du soleil. Le train doit
arriver
vers 8h00 à Bangkok mais il n’arrivera finalement
qu’à 9h00 ...

Dans
le wagon cargo, quelques minutes
avant d’arriver à Bangkok
C’est la dernière journée
et ce
sont les derniers km du voyage. De retour à Bangkok, sur
RAMA IV, au milieu de
la circulation, le contraste avec la campagne Lao est saisissant. Une
seule
idée en tête à ce moment
précis ... repartir au Laos, au Cambodge, au
Viêt-Nam
ou au Myanmar ... mais repartir loin de la ville, de ces voitures
fumantes, de
cet air vicié, de ce bruit permanent et de ces
publicités abrutissantes ... de
l’air ...